PAR : Olivier Brunel
Membre du conseil de l’Association baptiste – Église baptiste de Nîmes

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À Bible ouverte
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Au travail, dans les commerces, les médias, les réseaux sociaux, entre nos politiciens, sur la route, dans la rue tout simplement, bien des relations compliquées, parfois conflictuelles, témoignent d’un état de tension élevé de nos sociétés.

Les tensions ont toujours existé, mais je ne crois pas à être le seul à en ressentir l’accentuation à notre époque. En 2006 déjà, le philosophe Yves Cusset faisait ce constat(1) :

« Depuis les années 1960, le "lien social" a connu un certain nombre de transformations importantes. Les relations sont plus électives, le centre de gravité de la vie sociale s’est déplacé vers la sphère privée, et les appartenances se font plus réversibles. Ces tendances ont toutes les chances de s’affirmer encore dans les prochaines années. Synonymes de libertés nouvelles pour l’individu, elles peuvent aussi être sources de fragilisation tant pour ces individus (risque d’isolement par exemple) que pour la société dans son ensemble (relatif désintérêt pour la sphère politique, difficulté plus grande à supporter les situations de coprésence non choisies).

colère en réunion

« La façon dont les liens privés se tissent aujourd’hui n’est donc pas sans conséquences sur la structuration du lien civil, qui relie chacun à la société dans son ensemble. »

Repli sur soi, désengagement du collectif, individualisme, relations sélectives, méfiance par rapport à ce qui nous est « autre », etc. Le tableau dressé par l’auteur fait écho à bien des phénomènes que nous constatons dans nos propres vies sociales. Nous évoluons dans ce bain-là tous les jours. Mais quelle incidence a-t-il sur nous ?

On aimerait pouvoir dire « pas de cela parmi nous ». Bien des écrits du Nouveau Testament nous retiennent toutefois de croire que l’Église serait imperméable au monde.

Prenez l’exemple de 2 Timothée 3.1-5. Dans ce passage, Paul décrit bien une Église en proie à des influences conduisant à une dégradation sociale, personnelle et spirituelle. Plusieurs commentaires soulignent en outre combien les attitudes décrites par l’apôtre reflète celle des individus-rois, centrés sur leur propre personne. Ils ont oublié la grâce. Ils ont oublié d’où ils viennent. Certes, ils ont « gardé des pratiques extérieures de la piété », mais ils sont devenus les simples décalques de leurs contemporains : on ne voit plus la différence ! Cela a des conséquences en termes de relations sociales et humaines : leur mauvais état intérieur se traduit directement par une absence de sensibilité à l’autre, un manque d’amour, une absence de maîtrise de soi, une bouche qui répand la calomnie, etc.

Non, l’Église ne sera pas forcément épargnée, nous dit Paul, et la peinture n’est pas flatteuse. Une Église dans cet état-là pourrait ne plus se différencier de son environnement, voire s’y fondre malheureusement. Et les relations humaines et sociales y seront devenues toxiques, parce que la grâce aura été oubliée.

Reliés pour nous lier

Heureusement, l’apôtre nous ouvre aussi bien d’autres perspectives avec des conséquences beaucoup plus heureuses sur nos relations humaines et sociales ! Et je vous propose de découvrir les clés qu’il nous offre à ce sujet en Éphésiens 4.25-5.2.

joie

Je commence volontairement par la fin du passage : « Puisque vous êtes les enfants bien-aimés de Dieu, suivez l’exemple de votre Père. » (5.1).

La première source d’inspiration pour nos relations, elle est là ! Nous sommes des « bénéficiaires », nous avons d’abord été aimés. Avant toute considération sur ce que peuvent et doivent être les relations dans l’Église, il y a un préalable à assimiler : nous sommes devenus enfants de Dieu et, qui plus est, des enfants bien aimés. C’est ce qui fait dire à Paul que nous avons toutes les raisons de suivre l’exemple de notre Père : vous êtes aimés et vous avez devant les yeux cet exemple à suivre.

« Suivre l’exemple » est traduit dans d’autres versions par « imiter ». « Soyez les imitateurs de Dieu », trouve-t-on dans la version Segond 21. Et nous ne pouvons l’être précisément que parce que nous sommes devenus enfants bien-aimés. Martin Luther, le réformateur, avait formulé les choses ainsi : « Ce n’est pas l’imitation qui a fait les fils, mais la filiation qui a fait les imitateurs. »

L’exemple à imiter, c’est celui du don total. Celui de Dieu à travers son Fils. Paul l’exprime ainsi dans le verset suivant : « Que votre vie soit dirigée par l’amour, de même que Christ nous a aimés et a livré lui-même sa vie à Dieu pour nous comme une offrande et un sacrifice dont le parfum plaît à Dieu » (5.2).

Le modèle est élevé ! Mais il donne justement une idée de la hauteur à laquelle se situe la relation que Dieu a voulu instaurer avec nous : celle d’un Père avec ses enfants, celle d’un Père que ses enfants admirent et ont envie d’imiter !

Derrière ce préalable, il y autre chose à prendre en compte : je ne suis pas le seul enfant bien-aimé de Dieu. En même temps que j’hérite du statut d’enfant, j’hérite aussi d’une fratrie ! Une relation verticale et une relation horizontale… « Puisque vous êtes les enfants bien aimés ». Et non pas puisque tu es l’enfant bien-aimé, toi tout seul ! Je ne peux donc pas avoir l’exclusive : il va falloir partager. Mon frère ou ma sœur dans l’Église a été élevé au même rang de dignité que moi, d’emblée.

Il y a donc une excellente raison de suivre les recommandations que développe Paul dans les versets qui précèdent : cette réalité de la relation nouvelle avec notre Père nous fait entrer dans des relations nouvelles entre nous. Nos relations ne sont pas seulement des relations humaines. Ce ne sont pas des relations sociales. Bien au-delà, ce sont avant tout des relations fraternelles.

Des choix conduits par l’Esprit

Pour suivre ses recommandations et vivre ces relations fraternelles, Paul appelle ses lecteurs, juste avant notre passage, à se « débarrasser de [leur] ancienne manière de vivre » et à « être renouvelés quant à [leur] esprit et [leur] intelligence, et à [se] revêtir de l’homme nouveau » (4.22-24).

Oui, une part nous revient. Cette transformation permanente sous la conduite de l’Esprit demande de l’humilité pour accepter d’être constamment renouvelés selon la pensée même de Dieu. Et sur ce chemin, dit Paul dans la suite du texte, vous allez être placés devant des choix.

À la place du mensonge, choisir la vérité (v. 25). À la place d’une colère qui dure, choisir d’y poser une limite (v. 26). À la place du vol, choisir de travailler pour pouvoir donner et devenir un acteur contribuant positivement à la collectivité (v. 28). À la place de paroles malsaines, choisir des mots qui construisent et qui font du bien (v. 29).

Nous revêtir de l’homme nouveau demande de faire ces choix, constamment, tous les jours et parfois plusieurs fois par jour. C’est la part du chemin qui nous incombe pour nous « débarrasser du vieil homme et revêtir l’homme nouveau ».

Mais ces choix sont aussi le témoignage et le fruit de notre nouvelle appartenance. En effet, dès le moment où nous sommes devenus enfants bien-aimés, comme le dit Paul, nous avons en même temps été identifiés, comme les membres d’un nouvel ensemble. « Oui, c’est aussi en Christ que, vous qui avez cru, vous avez obtenu de Dieu l’Esprit Saint qu’il avait promis et par lequel il vous a marqués de son sceau en signe que vous lui appartenez. » (Ep 1.13).

Lorsque l’on mélange les troupeaux pour les amener en estive, ces troupeaux sont marqués par un signe distinctif afin, qu’une fois redescendus dans la vallée, à la fin de la saison, chaque propriétaire retrouve ses bêtes. C’est exactement ce qui nous est arrivé. C’est parce que nous avons cru, parce que nous avons reconnu le Père à travers son fils Jésus-Christ, que nous avons obtenu de Dieu l’Esprit Saint. C’est ainsi que nous avons été marqués, et son œuvre en nous constitue un signe distinctif de notre appartenance.

Nous avons donc en partage l’Esprit saint, l’Esprit de Dieu. Et c’est un privilège : l’Esprit de Dieu près de nous et en nous pour nous guider. Cela devrait aussi avoir des conséquences sur nos relations : « N’attristez pas le Saint-Esprit de Dieu. » (4.30). Ce verset est lié à tout ce qui précède : Dominique Angers, doyen de la Faculté de théologie évangélique de Montréal, souligne le fait que Dieu est présent, par son Esprit, au sein même de nos relations fraternelles : « Ne pensons pas que nos relations se limitent à la seule dimension horizontale ; ce que nous faisons subir aux autres, nous le faisons subir à l’Esprit. Le Saint-Esprit n’est pas une force impersonnelle, c’est une personne que l’on peut vraiment attrister. »

L’Esprit de Dieu est ainsi pour nous un signe d’appartenance, mais aussi celui qui nous accompagne quotidiennement dans une relation de grande proximité. Cette relation est destinée à nous faire grandir, nous transformer. Mais nous pouvons la ternir, voire la gâcher par nos attitudes et nos comportements.

Appelés à veiller sur nous-mêmes

C’est pour cette raison qu’il nous faut continuer à veiller sur nous-mêmes. Et le verset qui suit la recommandation de Paul de ne pas attrister l’Esprit nomme plusieurs orientations en ce sens : « Amertume, irritation, colère, éclats de voix, insultes : faites disparaître tout cela du milieu de vous, ainsi que toute forme de méchanceté. » (4.31).

veiller

Ces éléments dont Paul veut nous détourner me semblent suivre une certaine progression. L’amertume, silencieuse, peut me ronger sans que personne ne s’en rende compte, mais agit déjà comme un ferment au fond de moi. Une réelle fureur peut m’agiter face une situation que je n’arrive pas à admettre. Mais c’est encore en moi que cela se passe. Puis la colère, elle, commence à se voir et s’exprime. S’éteindra-t-elle au coucher du soleil ou va-t-elle m’accueillir au réveil du jour d’après ? Les éclats de voix sont un nouveau un seuil : j’ai besoin d’élever le ton, de crier pour être entendu. Ma vision des choses est la bonne. Il faut que cela se sache. Puis les insultes quand mes éclats de voix n’ont pas suffi et que le conflit d’objet s’est transformé en conflit de personnes.

Voilà tout ce que Paul veut voir disparaître du sein de l’Église ! Il en va de sa survie !

Mais Paul ne nous laisse pas sur le versant négatif du chemin à parcourir. Dans cette navigation que représente une vie d’Église, il a nommé les risques, il a identifié les écueils, mais il sait aussi nous montrer pour finir quels sont les vents favorables. Et il s’agit des éléments suivants : « Soyez bons et compréhensifs les uns envers les autres. Pardonnez-vous réciproquement comme Dieu vous a pardonné en Christ. […] Que votre vie soit dirigée par l’amour. » (4.32 ; 5.2).

Ces trois ingrédients, la bonté, le pardon et l’amour, sont les liants indispensables de la vie d’une assemblée de croyants. Ils témoignent d’une volonté de faire la place la plus accueillante qui soit à nos frères et sœurs.

C’est sans doute ce que nous attendons aussi d’eux en ce qui nous concerne : Que l’on me considère avec bienveillance et me comprenne. Que l’on sache me pardonner quand j’ai dérapé. Que je puisse aussi être le bénéficiaire de cet amour total et sans calcul dont Jésus a fait la démonstration.

Si tel est le cas : « Faites pour les autres tout ce que vous voudriez qu'ils fassent pour vous, » nous dit Jésus (Mt 7.12).

Des relations inspirées

Qu’est-ce qui inspire nos relations ? Ce n’est pas un code de conduite universel, un ensemble de règles sociales communément admises, voire de valeurs qui seraient partagées.

Ce qui inspire nos relations, c’est d’abord que nous savons que nous avons été inclus dans une communauté d’enfants bien-aimés, qui se savent rachetés, et qui se souviennent d’où ils viennent. Les enfants que nous sommes savent donc très bien au fond d’eux-mêmes quel est l’exemple à suivre, le Père à imiter, parce que ce Père est exemplaire dans son amour total.

bienveillance

Ce qui inspire nos relations, c’est aussi l’assurance que ce Père est présent par son Esprit près de nous et en nous en permanence. Et que nous avons, pour autant, notre part de choix et de décisions à prendre pour vivre des relations qui le réjouissent plutôt que de l’attrister.

Ce qui inspire nos relations, finalement c’est la parfaite concrétisation de la bonté, du pardon et de l’amour de Dieu en la personne de Jésus-Christ.

Oui, nous avons là le privilège d’avoir de réelles clés pour nos relations. Des clés, cela se perd, s’égare ou reste dans une poche, mais leur vocation première reste d’ouvrir des portes pour découvrir de nouveaux espaces. À nous de nous en servir !


(1) « Les évolutions du lien social, un état des lieux », Horizons stratégiques n° 2 (La Documentation française, 2006), pp. 21-36.

Article paru dans :

avril 2026

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