Pasteur, Église évangélique baptiste La Bonne Nouvelle de Montbéliard.
Paru dans le Lien fraternel de décembre 2016 (n° 92/12)
Rubrique : À Bible ouverte

Dans ma boîte électronique, un message ayant pour objet « liste au père Noël » attendait ma lecture. Le courrier commençait ainsi : « Bonjour les petits lutins, le père Noël nous a contactés car il s’étonne de pas avoir encore reçu vos listes… aussi, pourriez-vous nous les adresser dans les plus brefs délais ? »

Me prêtant au jeu, je réponds, comme un enfant, au mail de ma belle-sœur : « Nous ne sommes pas bien difficiles, la paix sur la terre devrait bien faire l’affaire ! »

Il est étrange qu’à cette période de l’année, nous soyons pris des rêves les plus fous ! Comme si à la période de Noël, tous les hommes étaient pris d’un espoir commun, d’un idéal de vie. On se prend à rêver de paix dans le monde et de fin de pauvreté…comme des enfants ! Et vous, ça vous fait toujours ça aujourd’hui ?

Le livre des Psaumes est un livre de prières réalistes où l’on dit tour à tour sa solitude, sa joie d’être aimé de Dieu, ses doutes, ses colères, mais aussi ses attentes, ses espoirs, ses rêves les plus fous ! Ces psaumes sont des « portes d’entrée de la prière » ! En particulier lorsque nous ne savons plus trop bien formuler nos propres requêtes ou états d’âme, les psaumes sont d’une grande utilité. Les trajectoires présentes dans ces prières chantées y sont sans cesse différentes et tout homme pourra s’identifier aux sentiments qui y sont formulés.

Le psaume 72 est un psaume dit « royal ». Comme les autres psaumes, il est chanté par le peuple. Mais celui-ci a été chanté lors d’une occasion tout à fait particulière, puisqu’il s’agissait de le chanter au moment lors de l’accession au trône du nouveau roi. Un peu comme pour marquer un nouveau départ !

Dans le jargon chrétien, nous pourrions dire que ce psaume est une « bénédiction » du roi. Et dans un certain sens, cette bénédiction ressemble à une liste de souhaits adressés à Dieu en faveur du nouveau roi. Intéressons-nous donc à quelques points de cette « liste » d’un peuple entier, une liste adressée non pas à l’homme en rouge et blanc mais à Dieu.

Dire tour à tour sa solitude, sa joie, ses doutes, ses colères, ses attentes, ses espoirs, ses rêves.

Un roi dépendant

La dépendance du roi est la première chose qui m’interpelle dans ce psaume. Le peuple, sûrement heureux et plein d’espoir d’avoir un nouveau roi, sollicite le Seigneur pour le règne à venir. Le couleur est annoncée dès le premier verset du psaume : « Seigneur, donne au roi tes jugements, au fils du roi ta justice ! Il jugera ton peuple avec justice et tes pauvres selon l’équité. »

Dans cette prière, dans ce souhait du peuple, c’est le Seigneur qui est mis en avant ! Il ne s’agit pas ici de parler du « programme » du roi, ni de sa vision des choses ou de son calendrier pour la vie du peuple. Non, il s’agit de directives qui lui seront données de la part du Seigneur lui-même. Même les pauvres du pays sont considérés comme étant les pauvres du Seigneur !

Le texte nous invite à comprendre la dépendance à laquelle le roi est appelé. Le bon roi sera celui qui n’aura pas ses intérêts économiques et personnels en vue, mais celui qui, dans une position de service et d’humilité, remplira son rôle dans la dépendance du Seigneur à qui appartient tout le peuple. Une dépendance et une humilité qui par ailleurs ont pu faire dire au roi Salomon : « […] Je suis au mi- lieu de ton peuple, celui que tu as choisi, peuple nombreux qui ne peut être ni évalué ni compté, à cause de son grand nombre. Donne-moi un cœur attentif pour gouverner ton peuple, pour discerner le bon du mauvais. Qui donc pourrait gouverner ton peuple, un peuple si important ? » (1 R 3.8-9).

Cette prière chantée par le peuple n’allait pas sans rappeler au roi toutes les directives du Seigneur mentionnées dans la Loi. Directives que le roi était censé avoir lues, méditées (et même recopiées !) lors de son accession au trône (Dt 17.14-20) !

Ainsi, c’est sa vocation à juger qui lui était rappelée. Le roi devait être une voix pour les sans voix, une aide pour le pauvre et un secours pour le déshérité (huit occurrences du mot « déshérité » dans le psaume, c’est dire l’importance de sa prise en compte par le Seigneur). Le souverain, dans la dépendance et dans l’obéissance aux directives du Seigneur, devait faire disparaître les oppressions, les abus de l’homme sur l’homme, les violences, et faire régner la justice et l’équité.

En dehors du corpus biblique, mais s’en inspirant certainement, c’est un autre texte qui pourrait illustrer le propos ; la Constitution fédérale de la Confédération suisse. J’en cite ici, en partie, le préambule : « Au nom du Dieu Tout-Puissant ! […] conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures, sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres, arrêtent la Constitution que voici : […]. »

« La force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres »

En accord avec la dernière phrase citée, nous pourrions dire que c’est vraiment de cela qu’il s’agit. Oui, le souhait du peuple c’est que la gouvernance du roi soit source de justice, où le succès de son règne se mesure à la santé économique et sociale du plus faible.

Le shalom !

Le second point qui attire mon attention est la conséquence directe du premier : la paix. En effet, une telle gouvernance dans la dépendance aux ordonnances et directives du Seigneur produit une vie « paisible » pour le peuple.

Lorsque nous parlons de paix, il y a des chances que nous ayons en tête l’idée de la guerre. En effet, on pourrait rapidement dire que la paix, c’est tout d’abord l’absence de guerre ! Cependant, il est possible que l’évocation de la paix dans ce psaume soit bien plus complète que ce que nous pourrions imaginer au premier abord. Elle évoque, je crois, au moins deux ou trois éléments supplémentaires.

La sécurité. Tout d’abord, c’est la question de sécurité qui apparaît. À plusieurs reprises, Israël a vécu des temps troublés avec ses voisins, l’amenant souvent à prendre les armes. Mais ici, l’une des conséquences de la dépendance du roi au seigneur est sa renommée et la crainte que le roi d’Israël inspirera aux autres nations (versets 4 et 5). La suite du psaume parle également de domination et d’ennemis qui se prosterneront devant lui (v. 9. cf. ps 110.1-2) !

Autant de choses qui participent à la sécurité physique et religieuse du peuple. Un peuple qui peut vivre autrement que dans la peur d’attaque ou d’invasion ennemies. Combien de populations de par le monde aspirent à une telle paix ?

La sécurité, le repos, la prospérité…

Le repos. Associée à la sécurité, vient logiquement la considération du repos. Être en sécurité, nous l’avons dit, c’est pouvoir vivre sans crainte des événements que nous redoutons. C’est donc être mis au large ! C’est donc pouvoir profiter de toutes les potentialités que la vie nous offre ! C’est jouir de sa famille, de son travail, de ses relations, des fruits de la terre, etc. C’est aussi pouvoir vivre la spiritualité dans une dynamique de grâce et de reconnaissance. Comment ne pas « languir » après un tel repos, l’attendre avec impatience ?

La prospérité. Enfin, il nous faut pouvoir dire, à la suite du psaume, que la prospérité est l’une des conséquences bienheureuses de cette dépendance du roi. En tous cas, c’est là l’espérance du peuple !

Cette prospérité recouvre alors deux aspects importants. Le premier, ce sont les bénédictions matérielles. Par elles, nous entendons le fait que les rois des autres nations viennent apporter des « présents », des « offrandes » au nouveau roi d’Israël. Une telle prospérité a en effet pu être vécue lors du règne de Salomon.

Le second aspect, ce sont les bénédictions que nous pourrions dire « naturelles » dans le sens où le Seigneur a fait en sorte que la terre produise son fruit en son temps. « Il y aura abondance de blé dans le pays, au sommet des montagnes, son fruit frémira comme le Liban […]. » (v. 16).

Toutes ces bénédictions, loin d’être un coup de poker dans la géopolitique du Moyen-Orient ou le hasard d’une météorologie favorable, sont les accomplissements des promesses de Dieu faites en Deutéronome 27. À plusieurs reprises, ce sont toutes ces bénédictions-là qui sont mentionnées et réservées pour le peuple fidèle.

Ainsi, c’est donc principalement en vue de la fidélité au Dieu d’Israël que le peuple remet son roi. Conscient que « le roi juste est pour ses sujets comme le soleil et la pluie, créant les conditions favorables à l’épanouissement de tout ce qui est nouveau et bon(1). »

Des espoirs déçus

Des espoirs déçus ?

Malgré toute la beauté de la prière, le psaume a dû laisser un arrière-goût décevant. Un peu comme une liste de Noël dont l’enfant n’aurait pas reçu les bons cadeaux, voire pas de cadeau du tout…

En regardant dans son rétroviseur, le peuple a pu observer, sans grand mal, que les espoirs nourris ont souvent été déçus.

La fin du règne de Salomon a été catastrophique. Au fil de l’histoire, les rois ont oublié de se conformer à Dieu (cf. la redécouverte de la Loi en 2 R 22.3-10 !) et les oppressions et abus en tous genres avaient remplacé la justice et l’équité dans le pays. De coup d’État en coup d’État, face aux exils, aux famines, aux guerres, le peuple a été déçu et n’est restée que l’attente d’un meilleur roi par les plus fidèles, avec l’espoir d’une amélioration de la vie.

Des situations qui nous font étrangement penser à ce qui est vécu ici ou là aujourd’hui. Nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à la situation en Syrie, au Soudan, en Libye, en CentreAfrique et où sais-je encore… Sans les entendre tout à fait, nous percevons, sans mal, toutes ces populations crier leur besoin de paix… de shalom !

Comment donc les Juifs ont-ils pu continuer à prier ce psaume au fil d’années et de siècles de catastrophe politique, religieuse et sociale ? Ils ont dû cesser de placer leur confiance dans les hommes pour la placer exclusivement en Dieu. Mais il faudra encore quelques siècles pour que soit révélée la clé de ce texte…

L'espérance véritable

Pour nous aujourd’hui, cette clé de lecture est toute trouvée ! C’est Jésus-Christ ! Nous avons dit en introduction que le psaume 72 est un psaume royal. Il s’agit en fait de bien plus. Ce n’est pas seulement la prière pour un roi, mais l’attente, d’une certaine façon, du roi par excellence, parfait.

À ce titre, la vie terrestre du Christ, du début à la fin, a été marquée par la justice et le soin de tous les hommes. Dans l’Évangile, nous pouvons lire que Jésus a mis un point d’honneur à défendre les pauvres, à combattre la pression religieuse qui pesait sur les uns, l’oppression sociale qui pesait sur les autres. Nous savons qu’il a pris soin des plus petits, qu’il a aimé et accueilli les enfants là où ils n’étaient ni aimés ni accueillis, qu’il a rendu un statut digne à celles et ceux qui étaient toujours plus nombreux à le suivre.

Tout dans la vie du Christ a été justice dans la droite ligne du psaume 72. Il est possible que pour un Juif, chanter ou prier le psaume 72, c’était réaffirmer son attente. C’était (ou c’est encore) chanter la venue d’un roi parfait ! C’était chanter son espérance là où tous les espoirs avaient été déçus ! Et pour nous aujourd’hui ?

Se souvenir et se réjouir de la venue du roi

Pendant cette période de l’Avent, nous devons nous rappeler que ce n’est pas simplement la venue d’un enfant fragile et pauvre que nous célébrons à Noël, mais c’est aussi la venue du Roi parfait ! Ce Roi de justice et de grâce, le roi qui, seul, peut apporter le shalom ! La paix avec Dieu et avec les hommes, le repos de nos âmes oppressées de toutes parts. Je ne dirais pas mieux que certains frères catholiques pour qualifier ce temps de l’Avent : « La gestation dont nous faisons mémoire durant l’Avent, ce n’est pas seulement celle de Marie, mais celle du Roi et donc du Royaume […] Si on peut dire que l’Église est en gestation, c’est parce qu’elle attend et prépare le Royaume dont elle est déjà une certaine réalisation(2). »

Vivre selon sa justice

À aucun moment nous ne devons oublier que notre vocation de chrétiens est de ressembler au Roi, d’entrer dans son œuvre.

Si pour nos contemporains non-chrétiens le temps de Noël est une période d’espérance et de soif de justice (l’opération Père Noël Vert en est un bon exemple, les pétitions d’Amnesty International en fin d’année en sont un autre), ne passons pas à côté de notre vocation à exercer la justice et donner de l’espérance. Indirectement, Jésus nous a avertis : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez jamais dans le royaume des cieux. » (Mt 5.20).

Attendre dans la confiance

Attendre dans la confiance

Espérer, veiller, hâter l’instauration du Royaume de Dieu. Oui, cette période de l’Avent c’est aussi ça ; se préparer à fêter l’anniversaire de la venue du Roi dans la pauvreté (Noël) mais aussi et surtout se préparer pour la venue du Roi glorieux à la fin des temps ! Oui, ce Roi du psaume 72, Celui dont le nom subsistera à toujours (v. 17), Celui devant qui toutes les nations et tous les rois plieront le genou (v. 8 à 11). Lui, le soleil de justice.

Seigneur, que ton règne vienne !


Notes :

  1. Derek Kidner, Psaumes 1 à 72, CEB, 2012, p. 277.
  2. Extrait d’une méditation de l’Avent parue sur le site croire.com