Auteur :
Nordine Salmi
Membre du comité de rédaction, pasteur, Église évangélique baptiste de Genève
Paru dans :
Lien fraternel de novembre 2019 (n° 95/11)
Rubrique :
À Bible ouverte
Mots-clés :
 

Dans votre Bible : Néhémie 1 à 3

Construire ensemble ! Grand défi pour la vie d’Église ! Quels que soient nos origines, notre contexte social, notre arrière-plan religieux, culturel, notre âge, nous sommes appelés par Dieu et nous voici, frères et sœurs, avec la tâche de bâtir ensemble l’Église de Jésus-Christ sous la conduite de son Esprit. Comment nous y prendre pour parvenir à une bonne coordination, mettre tout ce que nous sommes en synergie ? Quels sont les pièges à éviter ? Je vous propose de glaner quelques éléments de réponse à ces questions au fil des trois premiers chapitres du livre de Néhémie.

Se soucier de son œuvre !

« Lorsque j’entendis ces paroles, je m’assis et je me mis à pleurer. Pendant plusieurs jours, je pris le deuil, je jeûnai, je priai devant le Dieu du ciel. » (Né 1.4).

Il nous arrive à tous d’être triste, même profondément triste. Les causes de notre abattement peuvent être variées et plus ou moins profondes. Une mauvaise note à l’école, une dispute avec nos parents, notre conjoint. Nous avons connu un divorce, perdu un proche, etc. Ces afflictions sont légitimes, elles nous accablent. Elles nous enferment parfois dans le noir absolu ! Il arrive même que nous n’ayons plus goût à la vie.

Néhémie a certainement dû connaître bien des sujets de tristesse. Mais dans ce passage, ce qui l’accable au point de frôler la dépression, c’est l’état dans lequel se trouve la ville de Jérusalem. La ville que Dieu s’est choisie pour y établir son temple. La tristesse de Néhémie reflète son souci de l’œuvre de Dieu. Son attachement à Dieu est tel qu’il ne peut supporter que Jérusalem, ville si chère au Seigneur, soit dans un tel état d’humiliation. En effet, derrière la honte de la ville, c’est son Dieu même qui est humilié.

Cette tristesse de Néhémie nous interpelle, nous questionne. Quelle relation entretenons-nous avec l’Église ? Elle est l’œuvre du Seigneur, le temple de l’Esprit saint, écrit Paul (1Co 3.16 ; 2Co 6.16) ; ou la Jérusalem céleste, pour employer les images de Jean dans son Apocalypse (Ap 21). Nous sentons-nous concernés par sa vie, son présent, son avenir ? Vibrons-nous à ses joies, à ses peines ?

malmenée

Si nous partageons avec Néhémie ce souci pour l’œuvre de Dieu, il y a malheureusement trop souvent de quoi pleurer. Nous est-il déjà arrivé d’être triste en voyant l’œuvre de Dieu malmenée, maltraitée, méprisée, parfois même ruinée ? Qui n’a jamais entendu parler de missions dévastées par la folie des chrétiens, leur indifférence, d’Églises divisées par l’orgueil, la jalousie ou la haine des croyants ? Combien de fois les dérives de l’Église n’ont-elles pas semé le trouble dans son témoignage auprès des non-croyants ?

L’amour de Néhémie pour Dieu est tel qu’il pleure face à l’état déplorable de la ville de son Dieu. Construire ensemble, cela commence par être profondément attaché à Dieu et à son œuvre. Nous ne pourrons pas construire ensemble si nos cœurs restent trop attachés à d’autres objectifs que celui de servir les desseins du Seigneur, insensibles à ses appels pour son Église.

Nous placer devant Dieu

Cependant, Néhémie n’en reste pas aux lamentations. Dans sa détresse, il prie (Né 1.5-11). Et sa prière mérite bien que l’on s’y arrête.

Une prière humble et solidaire

Lorsque nous sommes moralement abattus par la situation parfois désastreuse de l’œuvre de Dieu, notre réflexe pourrait être d’ériger une distance froide entre ceux que nous tenons responsables de ce désastre et nous. Certains vont même plus loin : pas question de remettre les pieds dans une Église ! Ou ne s’engagent plus. On se tient loin, parfois très loin de l’Église. C’est le choix de certains. On peut avoir été blessé, traumatisé. Pourtant est-ce bien de cette façon que nous pouvons réellement guérir ?

Néhémie nous indique un autre chemin aux v. 6-7. Dans sa prière, alors qu’il est lui-même né en exil, il emploie le « nous » pour désigner les responsables qui ont conduit au désastre de la déportation ! Il ne faisait pas partie de la génération de ceux qui n’ont pas écouté l’Éternel. Toutefois, il ne s’en dédouane pas pour autant devant Dieu en se considérant comme supérieur à ceux qui, parmi ses prédécesseurs, avaient été infidèles. « Que celui qui n’a jamais péché, lui jette la première pierre ! » (Jn 8.7). Nous ne pouvons construire ensemble si nous ne sommes pas prêts à reconnaître que nous sommes faits de la même pâte que les autres, solidaires dans notre malheureuse incapacité à toujours restreindre les élans du vieil homme qui remonte à la surface. Avoir conscience de cette réalité nous aide à intégrer que nous sommes les uns et les autres bénéficiaires de la même grâce ! Humilité et solidarité sont cruciales pour pouvoir œuvrer avec les autres.

Une prière fondée sur sa Parole

L’initiative de Néhémie repose non sur une lubie ou une ambition personnelle, mais sur le projet de Dieu pour son peuple. Il le rappelle également dans sa prière (v. 8-9). Le retour du peuple dans son pays était une promesse divine (par exemple De 30.1-6). La reconstruction du temple et de Jérusalem faisait partie de ce que les prophètes avaient annoncé de la part de Dieu. C’est sur ces promesses que Néhémie fonde son action !

Si nos efforts ne servent qu’un projet humain, notre travail en commun ne durera pas longtemps, probablement pas beaucoup plus que ne durera l’initiateur du projet… Et il y a une telle variété de projets humains… En revanche, si nos efforts s’inscrivent dans la poursuite du désir de Dieu pour son peuple, ils seront unifiés dans la cohérence des desseins divins et leur résultat sera durable. Nous devons intégrer les plans et les directions de Dieu pour pouvoir construire ensemble quelque chose de pertinent.

Sur quel fondement reposent nos projets ? Sur nos idées personnelles ? Nos ambitions ? Une vision que nous avons à cœur ? Le projet de Néhémie s’appuie sur la Parole de Dieu, le Dieu des promesses qui est capable d’accomplir ce qu’il a promis. C’est autour de ces promesses que Néhémie pourra rassembler le peuple !

Une prière confiante

On ne dira jamais assez l’importance de la prière dans l’entreprise de bâtir ensemble avec le Seigneur. Pour Néhémie, aussi légitime que soit son dessein, même s’il repose sur les promesses de Dieu, il ne peut se faire sans lui. « Veuille prêter attention à la prière de ton serviteur et à celle de tes autres serviteurs qui aiment te vénérer. » (1.11, cf. 1.5-6). Néhémie sait qu’il n’est pas le seul à prier pour l’œuvre de Dieu. Il a conscience de faire partie d’une chaîne de croyants qui prient ou ont prié pour la reconstruction de Jérusalem. Il se confie en celui qui les entendra…

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Et Dieu entend. Quatre mois plus tard, l’empereur perse remarque sur le visage de Néhémie la tristesse que lui inspire la situation de Jérusalem. La réaction du souverain est alors inattendue. Les serviteurs royaux ne devaient rien laisser paraître de leur vie privée dans l’exercice de leur fonction. Néhémie risquait sa vie. Néanmoins, l’attachement à l’œuvre de Dieu et la certitude de s’appuyer sur sa Parole lui donnent, au moment opportun, une audace qui va au-delà de ce qu’il avait sans doute prévu (Né 2.1-8).

Non seulement il va demander à l’empereur de le laisser partir et de lui donner des laisser-passer pour ne pas être inquiété par la police impériale, mais en plus, il lui réclame du bois de charpentes pour reconstruire les portes de la cité. Et grâce à l’action de Dieu, il obtient tout ce qu’il a sollicité. Grâce à « celui qui peut faire, par la puissance qui agit en nous, au-delà de tout ce que nous demandons ou pensons » (Ep 3.20).

Encourager plutôt que « casser »

La suite du récit nous montre aussi que construire ensemble nécessite d’ouvrir les yeux sur l’action de Dieu pour en tirer encouragement. Arrivé à Jérusalem, Néhémie aurait eu bien des raisons d’en vouloir à tous ceux qui avaient laissé les murailles à l’abandon. Il aurait pu leur reprocher leur manque de foi, leur peu d’attachement à Dieu, leur penchant pour leur confort personnel, leur paresse… Eh bien non ! Que fait-il ? Il les encourage : « Allez, construisons le rempart de Jérusalem pour que nous ne soyons plus dans une situation d’humiliation ! » (Né 2.17). Et il leur raconte ce que Dieu a fait pour lui, comment il a agi, ce que l’empereur lui a dit (Né 2.18).

La réaction du peuple est unanime : « Levons-nous et bâtissons ! » « Ils reprirent courage pour réaliser cette belle œuvre. » (Né 2.18). Alors que des reproches auraient pu casser le peuple, ces paroles d’encouragement produisent tout l’effet souhaité.

Le témoignage de ce que Dieu a fait dans notre vie est un puissant stimulant pour nos frères et sœurs. Il peut réellement insuffler un nouvel élan chez ceux qui se sont détournés des affaires de leur Père céleste. Il nous oriente dans la bonne direction pour construire ensemble. La plupart des humains savent faire des reproches… Encore faudrait-il savoir les faire avec amour. L’exemple de Néhémie nous pose surtout cette question : savons-nous aussi encourager ? Connaissons-nous la force de l’encouragement ?

Se lever et travailler ensemble

Voilà le peuple de Dieu « au pied du mur ». La tâche est immense. La muraille mesure environ quatre kilomètres et demi de long et les murs atteignent, par endroits, vingt mètres de haut.

Les portes de l’enceinte constituaient des points stratégiques. Elles permettaient les flux de la vie de la cité. Travailler à l’installation de ces portes, ou des tours qui sont mentionnées, était certainement particulièrement valorisant. Elles se distinguaient même les unes des autres. La porte des brebis (3.1), proche du temple, avait probablement une place toute spéciale. Celle du fumier (3.14), au sud de la ville, n’était peut-être pas entourée du même prestige. Cependant, toutes étaient utiles et indispensables.

À côté de ces endroits stratégiques, il y avait les chantiers moins remarquables : la muraille elle-même. Si les portes se voient de loin, la pierre que l’on a apportée pour édifier le mur se noie dans l’ensemble. Peu importe : les ouvriers ont avant tout le souci de la solidité de la muraille et tous sont solidaires, les uns et les autres se faisant mutuellement confiance. La beauté et la solidité de l’ouvrage dépendent de chacun ! Dans ce genre de réalisation, on s’en remet à l’autre : ma sécurité dépend du sérieux et de la rigueur de son travail. Un pan de mur mal construit et l’ennemi aura tôt fait de créer une brèche. Chacun s’attelle à la tâche avec sérieux.

Nous oublions facilement qu’il en est aussi ainsi dans l’Église. Notre sécurité dans l’Église dépend en grande partie de mon frère et de ma sœur, de leur souci de fidélité à Dieu, de leur recherche d’unité de l’Église et de rigueur dans l’écoute de la Parole de Dieu. Que de divisions se sont produites faute d’une prise de conscience de notre coresponsabilité dans cette œuvre collective qu’est la vie communautaire. Sommes-nous attentifs à bien travailler les uns à côté des autres pour que personne ne laisse de brèche ?

Les uns à côté des autres

Ce qui revient régulièrement dans la liste des ouvriers qui ont pris part à la construction de la muraille, c’est justement cette expression : « à côté ».

Eliashib travaillait à côté de ceux de Jéricho et ceux de Jéricho travaillaient à côté de Zakkour. Senaa œuvrait à côté de Méremoth, etc. Ces « à côté » rythment la description de la construction. Le chapitre 3 nous montre ainsi que malgré les différences familiales, sociales ou même de sexe (oui, il y avait aussi des femmes ! Né 3.12), les Israélites sont les uns à côtés des autres pour construire ensemble l’œuvre que Dieu leur a confiée !

Pour construire ensemble dans l’œuvre de Dieu, il nous faut non seulement accepter nos différences mais aussi apprendre à apprécier et valoriser celles de l’autre qui bâtit aussi à sa manière. Pour construire ensemble, il faut accepter d’être l’un à côté de l’autre !

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Est-ce à dire que tout était parfait et que l’on travaillait dans une parfaite harmonie ? Non, il y avait aussi des grincheux, par exemple les notables de Teqoa qui refusaient de travailler sous les ordres des maîtres d’œuvre (Né 3.5). Toutefois, on n’en a pas fait une montagne. Ceci dit en passant, qu’il est facile de relever un défaut et de le « monter en mayonnaise », comme si, plus on en parlait, mieux on allait régler le problème ! Ici, ce bémol ne gâche pas la belle harmonie qui règne tout au long de la muraille.

Réorientés pour le glorifier !

La construction de cette muraille a duré environ deux mois ! Dieu aurait pu se passer des Israélites pour cette rénovation. Pourtant, ce travail difficile a favorisé l’unité du peuple. Chacun a apporté sa pierre, petite ou grande. Chacune, quelle que soit sa taille, a contribué à la beauté et à la solidité de l’édifice.

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Cette aventure audacieuse montre la fidélité de Dieu, dans toutes les circonstances. Nous ne nous y sommes pas arrêtés, mais les ennemis d’Israël apparaissent plusieurs fois dans ces passages (Né 2.19-20 ; 3.33-37). Malgré cela, le peuple a pu constater combien le Seigneur est grand, puissant et fidèle. Et quelle destinée pour cet ouvrage, participant à un dessein bien plus grand : en effet, les bâtisseurs auraient-ils imaginé que le Seigneur en personne passerait un jour sous les portes qu’ils relevaient ? Les murailles étaient encore debout lorsque Jésus, la « pierre vivante », est venu les « visiter ».

Dans le Nouveau Testament, l’Église fondée sur cette pierre est comparée à un édifice en construction (1P 2.4-8). Par la grâce de Dieu, nous sommes à la fois les pierres de cette construction et ceux qui contribuent à son édification. Ce texte de Néhémie nous invite à nous interroger sur la manière dont nous nous engageons dans l’œuvre que le Seigneur nous confie. Quelle place prenons-nous dans la mission que Dieu nous confie ? Dans quel esprit œuvrons-nous, dans et pour l’Église, avec nos frères et sœurs ?

Des questions qui nous orientent, nous réorientent, pour construire ensemble à sa gloire ! ■

Pensée de novembre

Point de vue
Nordine Salmi