Auteur :
Matthieu Sanders
Pasteur, Église évangélique baptiste de Paris-Centre
Paru dans :
Lien fraternel de juin 2020 (n° 96/06)
Rubrique :
À Bible ouverte
Mots-clés :
 

Dans votre Bible : Psaume 6

Quand je vais avec ma famille aux États-Unis, il nous arrive d’écouter une radio chrétienne que je ne désignerai pas nommément. Mais ceux qui connaissent un peu ce pays et certains milieux chrétiens là-bas reconnaîtront peut-être le slogan de cette radio : « Positif et encourageant ». La vie chrétienne, d’après cette conception, ça doit toujours être du positif, de l’encourageant, des choses qui font du bien.

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Tout n’est sans doute pas entièrement faux dans cette vision des choses. Mais la question qui se pose face à une vision aussi uniforme de la spiritualité chrétienne est la suivante : Y a-t-il de la place pour la souffrance dans la vie chrétienne ? De la place pour de la déception ? De l’incompréhension ?

Une vision uniquement « positive et encourageante » de la foi se brisera trop souvent sur la dure réalité de ce monde. Si nous ne sommes pas préparés à vivre aussi les difficultés, la souffrance, et l’incompréhension dans notre relation avec Dieu, le risque est que, face à la souffrance, nous perdions le réflexe de nous tourner vers Dieu, parce que nous avons en quelque sorte l’idée que Dieu n’est là que dans les bons moments.

Or la Bible, elle, ne fait jamais dans le sentimentalisme superficiel. Et le Psaume 6 en est un exemple frappant. Il nous dévoile la prière d’un homme qui est, comme on dirait aujourd’hui, au fond du trou. La question que je veux nous poser en méditant sur ce texte est la suivante : En quoi Dieu est-il un recours même dans la plus grande détresse ?

Un constat sans concession

Un jour que je demandais des nouvelles d’un ami, j’ai eu pour réponse ce petit mot de son épouse : « Il ne va pas bien. » Le moins qu’on puisse dire, en lisant ce Psaume, est que David « ne va pas bien ». Et il n’hésite pas à le dire au moment de prier, de parler à Dieu. Pour le « positif et encourageant », on repassera. Ou du moins, on attendra un peu. Car nous verrons que le Psaume débouche bien sur l’espérance.

Mais pour que l’espérance prenne tout son sens, il faut commencer par poser un regard sincère sur ce qu’on vit. Et David pousse ici un véritable cri du cœur :

« Éternel, ne me punis pas dans ta colère et ne me corrige pas dans ta fureur.
« Aie pitié de moi, Éternel, car je suis sans force !
« Guéris-moi, Éternel, car je tremble de tous mes os !
« Mon âme est toute troublée. Et toi, Éternel,
« Jusqu’à quand me traiteras-tu ainsi ? » (v. 2-4).

Je ne sais pas quand vous avez prié ainsi pour la dernière fois : « Jusqu’à quand me traiteras-tu ainsi, Seigneur ? » Bien sûr, toutes nos prières n’ont pas vocation à être de ce type, mais il me semble que certains psaumes, dont celui-ci, nous montrent qu’il y a de la place dans nos vies de prière pour des cris du cœur qui expriment à Dieu notre lassitude et notre incompréhension. David ne manque pas ici de respect pour Dieu. Au contraire, il reconnaît que Dieu a le contrôle ultime de la situation, mais il exprime sincèrement ce qu’il vit. Il est frappant de voir que David décrit sa souffrance en termes à la fois moraux, physiques et spirituels.

Et il commence le Psaume par reconnaître, en sous-entendu, ses propres fautes, et le fait que Dieu pourrait à juste titre le juger. « Ne me punis pas dans ta colère et ne me corrige pas dans ta fureur » (v. 2). David commence sa prière par là ! Est-ce qu’il pense à quelque chose de précis qui s’est passé ? Est-ce qu’il considère sa situation d’homme pécheur plus largement ? Difficile à dire.

En tout cas, je pense que ce n’est pas forcément notre premier réflexe, dans la souffrance, que de reconnaître nos fautes. À notre époque où nous tendons à beaucoup cloisonner les choses, nous avons une catégorie pour la souffrance physique, une autre pour la souffrance morale, une autre pour la confession des péchés. Dans la Bible, ces distinctions ne sont pas toujours aussi nettes. Dans certains cas, il y a un mal-être qui atteint toute la personne, où on doit reconnaître qu’on est à la fois victime et fautif dans cette situation. Et David commence par reconnaître que, à strictement parler, il ne mérite pas la faveur de Dieu. Il ne mérite sans doute pas non plus la souffrance qu’il subit. Mais de là à considérer qu’il aurait un « droit au bien-être », il y a un pas que David ne fera pas. Il se sait pécheur. Il sait qu’il y a dans sa nature quelque chose d’une rupture profonde avec Dieu qui nécessite la grâce de Dieu. Le Dieu qui délivre est aussi le Dieu qui pardonne.

On raconte qu’un jour, l’homme de lettres britannique Chesterton, qui était chrétien, aurait écrit pour répondre à la question existentielle « Quel est le problème du monde ? » posée par un journal. Sa réponse aurait été la suivante : « Vous demandez : « Quel est le problème du monde ? » Je réponds : « C’est moi. »

Voilà une phrase que chacun pourrait prononcer. Si le monde va mal c’est qu’il est peuplé d’hommes et de femmes qui font le mal. C’est dur de dire et de reconnaître cela, sans doute plus encore à notre époque où la vertu de l’homme est exaltée et la souveraineté de Dieu diminuée. Mais il me semble que nous pouvons méditer la lucidité de David à la fois sur sa souffrance et sa douleur et sur la réalité de ses fautes.

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N’oublions pas, au moment de crier notre douleur à Dieu, qu’il est un Dieu de grâce. Si ce n’était pas le cas, nous n’aurions aucune relation avec lui, aucune raison de le prier.

Venons à lui non comme des clients revendicatifs mais comme des pécheurs pardonnés. C’est l’attitude de David : il se reconnaît pécheur, mais s’adresse précisément au Dieu qui fait grâce (v. 3).

Vous avez peut-être connu cette situation où vous vous sentez écrasé, impuissant, vous avez pu constater que cela affecte non seulement vos pensées, mais aussi votre corps. Vous n’avez plus faim, il vous est difficile de vous concentrer sur les choses les plus basiques du quotidien… David semble souffrir aussi dans sa chair, puisqu’il fait appel à la guérison de Dieu et décrit son mal en termes très physiques :

« Je tremble de tous mes os ! […]
« Je m’épuise à force de gémir ;
« Chaque nuit mon lit est trempé de mes larmes,
« Il est inondé de mes pleurs.
« Mes yeux sont usés par le chagrin… » (v. 3,7-8).

Les termes sont forts ! Nous devons nous arrêter un instant pour prendre conscience que nous avons ici une prière de la Bible. Dieu a voulu que nous ayons, dans sa Parole, ce type de prière. N’est-ce pas une invitation à l’authenticité, à l’expression sincère et brute de nos difficultés, dans la confiance et le respect de Dieu ? Combien on est loin de la spiritualité triomphante que veulent vendre certaines fausses doctrines en vogue !

Mais je voudrais faire quelques précisions. D’abord, il me semble que l’état d’esprit de David dans ce psaume a sa place dans la vie du croyant, mais n’est pas pour autant une description d’une situation normale pour le croyant. Oui, nous passons par des épreuves, et notre douleur prend parfois des proportions qui deviennent insupportables. Mais il ne faudrait pas en conclure que la vie du croyant n’est qu’une vallée de larmes, d’épuisement, d’incompréhension, et de tremblements permanents. Il y a cent-cinquante psaumes, et tous, loin s’en faut, ne sont pas des psaumes comme celui-ci.

Dieu est bon et veut notre joie. Il ne nous préserve pas de la souffrance mais nous invite à la vivre avec lui, et à le suivre sur le chemin de souffrance qu’il a lui-même emprunté en Jésus-Christ, un chemin qui débouche sur la résurrection, la joie et la vie. Dieu est un Dieu qui relève et qui aime faire du bien. Et c’est précisément parce qu’il sait cela que David lui ouvre son cœur comme il le fait ici. Malgré tout ce qu’il ne comprend pas, il garde confiance en Dieu.

Mon autre précision concerne le but d’une telle prière. Une idée tentante serait de dire qu’on prie ainsi parce que « ça nous fait du bien », « qu’on doit être vrais avec nous-mêmes », « qu’on veut mettre des mots sur notre douleur », etc. Tout cela est vrai dans un sens limité. Mais rappelons qu’il s’agit ici d’une prière. Et si David prie dans ces termes si vigoureux, c’est avant tout parce qu’il veut toucher le cœur de Dieu. Les prières sont des paroles que nous adressons réellement à un Dieu qui nous écoute. C’est dans cette assurance que David va trouver son réconfort, et que nous sommes invités à trouver le nôtre.

Un recours sans exception

J’ai gardé de mes années d’études à la faculté de théologie de Vaux-sur-Seine un bon souvenir de notre doyen Jacques Buchhold. Si l’on commençait à discuter un peu avec lui, soit d’une question concernant notre avenir personnel, soit d’une question concernant la Bible et la théologie, il nous répondait très facilement : « Viens dans mon bureau, on va discuter. Tu veux un café ? » J’espère ne pas en avoir abusé, mais c’était frappant de voir à quel point il était facile d’approche, et heureux d’écouter.

Une chose qui ressort très nettement des Psaumes est que le Dieu que David et les autres psalmistes prient est un Dieu facile d’approche et heureux d’écouter. Ce n’est pas un patron distant qui nous donne une liste de choses à faire et qu’on va voir dans son bureau en tremblant. C’est un Père qui nous aime, qui nous connaît parfaitement, et qui est non seulement prêt à nous écouter, mais heureux de nous écouter.

David, même dans ces circonstances éprouvantes, sait que Dieu est à l’écoute. Et des siècles plus tard, Jésus, sur la Croix, passant par la pire des épreuves jamais endurées, pouvait encore crier : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15.34, Mt 27.46). Même dans l’enfer de la Croix, de la condamnation subie à notre place, Jésus pouvait prier et, quelques instants plus tard, la paix déjà revenue, remettre son Esprit entre les mains du Père (Lc 23.46).

Le plus grand réconfort que puisse avoir l’être humain, c’est de se savoir lié par une relation indestructible à un Dieu qui nous invite à lui parler, à lui faire confiance. Et aussi, c’est l’une des choses les plus saisissantes dans ce texte, un Dieu prêt à se laisser convaincre. Regardons ce que David utilise comme « argument » pour « convaincre » Dieu de le secourir :

« Reviens, Éternel, délivre-moi,
« Sauve-moi à cause de ta bonté, car dans la mort on n’évoque plus ton souvenir :
« Qui te louera dans le séjour des morts ? » (v. 5-6).

David fait appel à un argument logique pour convaincre Dieu : « Dans la mort on n’évoque plus ton souvenir : Qui te louera dans le séjour des morts ? » (v. 6). Si Dieu le laisse mourir, il ne pourra plus le célébrer par sa manière de vivre comme il le fait. David argumente avec Dieu ! Et la Bible nous offre plusieurs autres exemples de cela. Il faut cependant résister à une caricature qui pourrait en être faite de cela. Certains pourraient dire que Dieu est ici vu comme un Dieu capricieux et complexé qui aurait besoin d’entendre toujours les gens dire du bien de lui. Et David le manipulerait en disant : « Tu as besoin de quelqu’un pour te flatter, alors préserve ma vie ! » Si on voyait les choses ainsi, on serait très loin de l’esprit de ce psaume. D’abord, cette phrase de David souligne le fait que pour lui, l’essentiel de la vie, c’est d’adorer Dieu.

Et là, si vous me permettez l’expression, on prend une claque en lisant cela. Quoi donc ? Le but de la vie ne serait pas d’avoir un bon métier, une vie sentimentale puis une famille épanouie, un achat immobilier au parfait moment quand les taux ne sont pas trop élevés, les enfants qui font de la harpe et du clavecin, ou qui mangent bio ?

Non, pour David, l’essentiel de la vie, c’est de connaître et d’aimer Dieu, de le louer, c’est-à-dire vivre une vie qui l’honore. David n’est donc pas en train de manipuler Dieu ; il souligne ce qui est pour lui essentiel. Et il s’appuie sur ce qu’il sait de Dieu, à savoir qu’il est un Dieu relationnel, un Dieu qui aime la communion avec les hommes, qui a précisément pensé la vie humaine pour cela !

David sait que Dieu n’est pas un Dieu de mort mais un Dieu de vie. Et avec sa perspective encore limitée et incomplète sur le plan de Dieu, David a ce cri du cœur parfaitement légitime : « Ne me laisse pas mourir, et perdre ainsi ma communion avec toi ! ». Il comprend, à juste titre, que la mort, en tant que telle, c’est l’ennemi qui vient s’interposer entre l’homme et son Dieu.

Cela n’empêche pas David d’exprimer à d’autres endroits dans les psaumes son espérance que Dieu le délivrera même de la mort, une espérance confirmée à bien des reprises dans l’Écriture. Mais il ne faudrait pas oublier que la mort est un ennemi, un affront à la vie que Dieu a créée. Nous le ressentons bien quand nous pleurons un être cher, même s’il connaissait le Seigneur. La mort est une conséquence qui remonte à la nuit des temps de la perdition humaine, qui nous prive de la communion avec Dieu à laquelle nous aspirons.

À moins que Dieu ne vienne briser la mort de l’intérieur, la dompter pour qu’elle soit réduite à devenir un passage vers la vie dans toute sa force. Et c’est ce qu’il a fait en Jésus-Christ. Nous n’avons pas été créés pour la mort mais pour la vie. Et Jésus est venu pour rétablir notre relation avec le Dieu de la vie. C’est pour cela que l’apôtre Paul pourra s’exclamer dans sa lettre aux Romains : « ni la mort ni la vie […] ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. » (Rm 8.38). Même dans l’épreuve la plus dure, nous pouvons encore avoir l’assurance de connaître un Dieu bon, qui a fait l’inimaginable pour nous sauver de la perdition et de la mort, qui nous aime, nous écoute, et a de bons projets pour nous.

On lit cette assurance dans ce psaume, qui atteint des profondeurs de détresse mais se termine par ces paroles :

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« L’Éternel exauce mes supplications. L’Éternel accueille ma prière.
« Tous mes ennemis sont remplis de confusion et d’effroi ;
« Ils reculent, soudain couverts de honte. » (v. 10-11).

Les défenseurs d’une certaine vision du progrès humain parlent parfois d’un « arc narratif » de l’Histoire qui nous ferait passer par bien des aléas mais aboutirait inévitablement au progrès de l’humanité. Je crois que c’est une caricature et même une perversion du récit biblique, pour qui le temps et l’Histoire vont vers un Jour où Dieu aura le dernier mot sur toutes choses. Confier sa vie à ce Dieu-là, qui maîtrise l’Histoire du monde et de chacun, qui a de bons projets pour nous, c’est le choix essentiel que chacun est appelé à faire.

Lorsqu’on se sait aimé par ce Dieu-là, lorsqu’on sait qu’il est avec nous tous les jours, jusqu’à la fin du monde, comme nous le dit Jésus (Mt 28.20), alors, même dans la plus grande détresse, on peut encore prier. On peut répandre ses larmes, ses doutes, son incompréhension. Et on peut avoir l’assurance que ceux-ci dureront un temps, mais seront bientôt effacés pour toujours par la vie et la paix. ■

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Point de vue
Jean-Marc Bellefleur

L'Église protestante évangélique baptiste de Saint-Sébastien-sur-Loire

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