Auteur :
Marianne Zaugg
Membre du conseil de l’Association baptiste, ancien, Église baptiste de Genève.
Paru dans :
Lien fraternel de novembre 2020 (n° 96/11)
Rubrique :
À Bible ouverte
Mots-clés :
 

Dans votre Bible : Ecclésiaste 7.11-24

Tout chrétien rêve de trouver l’Église idéale, dans laquelle chacun se sait aimé par ses frères et sœurs, où chacun trouve sa place et peut mettre au service des autres les dons qu’il a reçus. Une Église où l’enseignement permet à chacun de grandir dans la foi, une Église dans laquelle la louange et la musique correspondent à ses attentes, dans laquelle les moments de prière sont riches, où on partage ce que l’on vit avec les autres. Une Église qui grandit, qui a plein de projets…

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Vous reconnaissez-vous dans ces espoirs, cette vision ? Des événements ont-ils mis à mal ces choses ? Avez-vous été déçu, blessé par l’Église ? Avez-vous de la peine à y trouver votre place ?

Je vous propose de réfléchir à ce que nous vivons dans l’Église, méditer sur les raisons des difficultés que nous rencontrons, et voir ensemble certaines perspectives que nous donne la Parole de Dieu à ce sujet. Assurément, nous y découvrirons aussi des leçons à tirer pour nos vies individuelles.

Un auteur biblique a posé beaucoup de questions et a beaucoup réfléchi : c’est l’Écclésiaste. Malgré le temps et la distance qui nous séparent de lui, la nature de l’homme n’a pas changé et sa vision de la sagesse et des relations entre humains et avec Dieu peut nous apprendre bien des choses. Ses textes sont parfois déstabilisants, cependant ils peuvent nous aider à avancer. Parmi les nombreux commentaires écrits sur ce livre, celui de Sylvain Romerowski, intitulé Pour apprendre à vivre la vie telle qu’elle est(*), a bien nourri ma réflexion.

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Dans le livre de l’Écclésiaste

Plongeons-nous donc dans Écclésiaste 7.11-24.Ce texte fait suite à plusieurs questions que l’on trouve au chapitre 6, aux versets 8 et 12 : « Qu’a le sage de plus que l’insensé ? Quel avantage le pauvre a-t-il de savoir se conduire sur le chemin de la vie ? » (v. 8). « Qui peut savoir ce qui est bon pour l’homme pendant sa vie, pendant les quelques jours de son existence dérisoire, qu’il voit fuir comme une ombre ? Qui pourra lui révéler ce qui arrivera après lui sous le soleil ? » (v. 12).

Un des grands thèmes du livre de l’Écclésiaste est la sagesse et la mesure dans laquelle celle-ci peut nous apporter le bonheur dans un monde où tout est dérisoire. Au chapitre 7, l’auteur apporte quelques éléments de réponse. Dans les versets qui précèdent notre lecture, il fait une liste de choses qui valent mieux que d’autres. On y trouve six fois l’expression « Mieux vaut… ». C’est le cas au verset 11, où commence le passage que nous examinons : « La sagesse vaut mieux qu’un héritage. » En d’autres termes, la sagesse vaut mieux que les richesses. Tout au long du livre, l’Écclésiaste fait l’éloge de la sagesse. Mais il sait aussi en montrer les limites.

Ces limites, justement, parlons-en ! Et nous verrons ensuite quelques recommandations tirer de ces versets… cependant, pourrons-nous en dire toute la richesse ?

Les limites de la sagesse

À la lecture du texte, c’est le verset 13 qui a tout d’abord retenu mon attention : « Considère l’œuvre de Dieu : qui donc pourra redresser ce qu’il a tordu ? » Et de réagir : « Comment est-ce possible ? Ce n’est pas Dieu qui tord les hommes et les choses ! » Assurément, Dieu ne veut ni ne fait rien de mal. Il est bon, il est amour. Mais il nous faut bien le reconnaître : nous devons vivre avec beaucoup d’imperfections, beaucoup de lacunes, et aussi avec l’existence de la souffrance et de la mort.

Pourquoi tout cela ? Ce verset dit clairement que Dieu « tord » certaines choses. Relisons Genèse 3, lors de la rupture entre Dieu et l’humanité et ses conséquences. L’homme (et la femme bien sûr) a choisi de manger le fruit qui lui permettrait de connaître le bien et le mal, de choisir lui-même ce qui est bien et ce qui est mal ; par cet acte, il a montré sa volonté de déterminer par lui-même ce qu’il veut faire de sa vie. Il a décidé de ne plus se soumettre à la volonté de Dieu. C’est la séparation d’avec Dieu, la rébellion de l’humanité. Et nous savons que personne ne peut prétendre qu’il aurait fait mieux qu’Adam et Eve. Nous sommes tous pécheurs, attirés par le mal, par la volonté de nous débrouiller tout seul, sans l’aide de Dieu.

Dans Genèse 3 apparaît aussi la réponse de Dieu qui chasse l’homme du jardin d’Eden et en annonce les conséquences. C’est le début de la souffrance, de la pénibilité du travail, des conflits dans les relations et de la mort pour tout être humain. Au travers de certaines de ces choses douloureuses, Dieu limite les dégâts et restreint l’homme dans sa capacité à faire le mal. Dieu a « tordu » certaines choses à cause de notre rébellion.

Pourtant, il ne s’arrête certainement pas à cela. En Jésus-Christ, Dieu a réalisé les conditions pour que soit levée cette malédiction, pour que soit redressé ce qui est tordu, pour faire toutes choses nouvelles. Mais les effets de la malédiction n’ont pas encore tous disparus, nous attendons la plénitude du renouvellement de toutes choses. Nous voudrions bien sûr que tout soit déjà parfait dans nos vies, et dans l’Église. Malheureusement il nous faut encore de la patience.

Au chapitre 8 de l’Épître aux Romains (v. 18-25), Paul dit que toute la création souffre. Nous souffrons nous aussi « en attendant d’être pleinement établis dans notre condition de fils adoptifs de Dieu, quand notre corps sera délivré » (v. 23). Nous sommes dans l’attente du retour de notre Sauveur, Jésus-Christ. Cette espérance doit nous aider à aller de l’avant, mais elle nous laisse aussi dans l’attente d’un accomplissement.

Au verset 14 de notre texte, l’Écclésiaste nous invite à vivre, malgré tout, notre vie humaine avec ses joies et ses peines, à assumer notre condition humaine telle qu’elle est. « Au jour du bonheur, jouis du bonheur, et au jour du malheur, réfléchis, car Dieu a fait l’un et l’autre, si bien que l’homme ne peut rien découvrir de ce qui doit lui arriver. »

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Nous sommes invités à ne pas nous laisser gagner par le pessimisme mais à voir toutes les bonnes choses que Dieu nous donne. Il faut savoir les apprécier à leur juste valeur. Dieu est souverain, nous sommes appelés à lui faire confiance. Nous ne sommes pas maîtres de notre destin. Toutes les tentatives de l’homme pour se libérer de l’influence de son Créateur sont vaines. La rébellion de l’humanité ne lui a apporté que des problèmes, aucun bénéfice. Même si nous ne comprenons pas tout, reconnaissons la souveraineté de Dieu dans nos vies, dans notre Église et dans le monde également. Nous sommes appelés à rechercher sa volonté, à rechercher la sagesse dans sa Parole, dans notre relation avec lui. La sagesse se manifeste par des connaissances, des compétences et des comportements ; mais la sagesse est avant tout le respect de Dieu (Pr 1.7), la volonté de suivre son chemin et de rester en relation avec notre Sauveur.

Notre finitude ne nous permet donc pas de connaître l’avenir, de déceler le plan de Dieu, de comprendre tout le pourquoi de ce qui nous arrive. Mais Dieu agit en chacun de nous si nous sommes ouverts à son action. Notre responsabilité est de rechercher sa volonté, de nous appliquer à obéir à ses commandements, à faire tout notre possible pour vivre une vie qui témoigne de son amour. Tout cela ne peut venir de nous-mêmes, de notre sagesse ; c’est l’œuvre de l’Esprit en nous. Nous devons apprendre à vivre dans la dépendance de notre Dieu.

Apprendre à relativiser

Ensuite, dans ce chapitre 7, l’Écclésiaste nous met en garde contre un travers qui nous guette en tant que chrétien bien intentionné : « Ne sois pas juste à l’excès et ne te montre pas trop sage : pourquoi te détruirais-tu ? Ne sois pas méchant à l’excès et ne sois pas fou : pourquoi mourrais-tu avant ton heure ? » (v. 16-17).

Si je vous ai interpellé en introduction sur votre vision de l’Église, c’est en lien avec cette recommandation. Le monde est imparfait, les humains sont imparfaits, et les chrétiens aussi. Ces constats sont repris au verset 20 : « Il n’y a sur terre aucun homme juste qui fasse toujours le bien sans pécher. »

S’il est aisé de comprendre les excès de méchanceté (v. 17), cependant le v. 16 nous met en garde contre l’inverse : il existe des excès de justice. Poursuivre ardemment la justice (par exemple 1Tm 6.11), vouloir redresser tout ce qui est tordu peut aussi faire plus de mal que de bien. Il arrive que des compromis soient nécessaires. Puisque Dieu nous accepte tels que nous sommes avec nos imperfections, avons-nous le droit d’être exigeants à l’excès avec nous-mêmes et avec ceux qui nous entourent ?

Nous voudrions tellement atteindre la perfection tout de suite, être délivré du mal, de ce qui est tordu, en nous et chez nos frères et sœurs ! Mais qui sommes-nous pour vouloir imposer à Dieu nos souhaits et notre calendrier ? Puisque Dieu nous accepte tels que nous sommes, avec nos défauts, nos faiblesses et notre fragilité, de quel droit jugeons-nous ceux qui peinent, qui tombent facilement ou qui n’arrivent pas à se débarrasser de certains travers ?

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Je vois là un avertissement pour ceux qui exigeraient toujours la perfection. Il est vrai que nous sommes tous appelés à donner le meilleur de nous-mêmes, à faire le mieux possible. Viser la perfection est une très bonne chose, cependant il faut savoir accepter que certaines imperfections perdurent. Car vouloir que tout soit parfait dès ici-bas peut conduire à deux travers :

  • L’immobilisme, car tant que ce n’est pas parfait, rien ne se fait.
  • L’exclusion de personnes, parce qu’elles ne font pas les choses assez bien ou n’osent pas essayer, en raison de l’exigence de perfection qui pèse sur elles.

L’équilibre est à trouver, car il ne faut pas aller dans l’autre extrême et tout accepter (v. 18). Chacun est appelé à donner le meilleur de lui-même, faire de son mieux, accepter l’apprentissage de certaines choses, se former pour le service, progresser dans l’offrande de sa vie comme un sacrifice qui plaise à Dieu (Rm 12.1). Nous avons des tempéraments différents. Chacun doit apprendre à reconnaître ses travers et laisser l’Esprit travailler en lui pour lui montrer le chemin. Il est certain que nous avons tous à servir, à progresser dans notre témoignage.

Dans l’Église, notre intention est collective. Nous voulons travailler ensemble, grandir ensemble, cheminer avec chacun, quelles que soient ses qualités ou ses défauts avec lesquels il lutte. Avec amour, nous sommes appelés à nous encourager. Il ne s’agit pas de perdre de vue le modèle que nous trouvons en Christ. Mais en chemin nous avons besoin d’apprendre à pardonner, à relever celui qui est tombé et à continuer la course ensemble.

Accepter d’être critiqué

Un autre avertissement utile pour notre vie d’Église nous est donné aux versets 21-22. En parlant des serviteurs qui dénigrent leurs maîtres, l’auteur met en évidence une réalité : plus on a de responsabilités, plus on est sujet à la critique. En acceptant de nous engager, nous nous mettons un peu sous le feu des projecteurs et, inévitablement, nous ne ferons pas toujours l’unanimité.

Le texte parle du dénigrement qu’il vaut mieux ne pas écouter. Il faut savoir oublier certaines remarques déplacées ou injustifiées. Pour expliquer la nécessité de cet oubli, l’Écclésiaste nous rend attentif, au v. 22, à cette faculté que nous avons de critiquer les autres de manière inappropriée. La médisance est si vite sortie de notre bouche, et elle peut faire tant de mal. Soyons réalistes par rapport à nous-mêmes et tolérants avec les autres. Et apprenons à pardonner.

Par ailleurs, en communauté, nous devons aussi apprendre à accepter le regard des autres sur ce que nous faisons. Lorsqu’il est exprimé, ce regard ne devrait pas prendre la forme d’un jugement, mais plutôt celle d’une remarque bienveillante pour nous aider à nous améliorer, afin de mieux accomplir le service pour notre Dieu. Bien formuler une telle observation est un réel défi. Mais nous avons parfois de la peine à accepter les remarques, même faites avec bienveillance. C’est un apprentissage.

Et si nous voulons pouvoir dire à notre frère ce qui ne va pas, il faut également savoir lui dire ce qui va bien, et cela on l’oublie souvent ! Mentionner les qualités de l’autre nous ferait-il perdre un peu de notre « supériorité » ? L’encouragement est un exercice à pratiquer sans modération (1Tm 5.11).

Une humble route vers la perfection

Le texte se termine par une sorte de bilan personnel de l’auteur : « Tout cela, je l’ai fait passer à l’épreuve de la sagesse. J’ai dit : "Je serai sage", mais la sagesse est restée loin de moi. Ce qui est éloigné, ce qui est très profond, qui peut l’atteindre ? » (v. 23-24). L’Écclésiaste reconnaît son humanité son impuissance à connaître toutes choses, son péché, son imperfection. Il reconnaît ses limites.

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Dieu, lui, connaît toutes choses. Il nous demande de rechercher la sagesse, de marcher de progrès en progrès, dans notre relation avec lui et dans l’amour que nous manifestons aux autres (1 Co 15.58). Nous sommes appelés à rechercher la perfection, à courir vers ce but, mais à le faire en restant réalistes sur ce que nous sommes et ce que sont nos frères et sœurs. Tout cela sans esprit de jugement, mais avec un regard d’amour et de reconnaissance, à la lumière de la Croix.

Il est important pour une Église d’avoir des projets, une vision commune, de partager, de construire ensemble. Mais tout cela n’est possible que si chacun s’approprie premièrement la vision et les projets de Dieu. Si chacun d’entre nous a cette volonté de grandir dans sa relation avec Dieu, dans la connaissance de sa Parole, dans sa relation avec les autres, alors, Jésus, le chef de l’Église, la rendra belle, la fera grandir, jusqu’au jour de son glorieux retour (Ep 5.25-27 ; Ap 21.2).Et ce jour-là, par sa grâce, tout sera parfait !


() Pour apprendre à vivre la vie tel qu'elle est. À l'écoute du Qohéleth*. Commentaire sur l'Ecclésiaste. Sylvain Romerowski, Institut biblique de Nogent, 2009.

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Jean-Marc Bellefleur

L'Église protestante évangélique de Chelles

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