Pasteur, Église évangélique baptiste d'Illkirch-Graffenstaden
Paru dans le Lien fraternel de novembre 2016 (n° 92/11)
Rubrique : À Bible ouverte

Juges 13. Ce passage de l’Écriture n’est certainement pas des plus connus. Si d’ailleurs nous avions lu ce texte dans notre lecture quotidienne, nous ne nous y serions peut-être pas attardés. Cependant, en y regardant attentivement, nous découvrons bien des choses à méditer. Je vous propose donc de nous y arrêter un instant.

[ Dans votre Bible : Juges 13.1-25 ]

Un peuple qui a perdu Dieu de vue

Vous le savez probablement, l’époque des juges n’est pas la période la plus glorieuse de l’histoire du peuple d’Israël. Depuis leur arrivée sur la terre promise et même déjà dans le désert juste après l’exode, les Israélites n’ont pas brillé par leur fidélité envers Dieu. Le dernier verset du livre des Juges (et 17.6) conclut en affirmant qu’à cette époque-là, il n’y avait pas de roi et que chacun faisait ce qui lui semblait bon (littéralement « juste », cf. aussi 17.6). Cette déclaration de l’auteur du livre n’est pas à prendre dans un sens positif… Si chacun faisait ce qui lui semblait bon ou juste, c’est parce que le peuple avait perdu de vue le Seigneur et ses commandements.

Le livre des Juges est rempli du triste constat de l’infidélité du peuple. On trouve en son sein un schéma qui revient régulièrement(*) : les Israélites font ce qui déplaît à l’Éternel ; ensuite, Dieu se met en colère et livre son peuple aux mains de ses ennemis ; mais les Israélites crient à l’Éternel et l’Éternel suscite un libérateur qui les délivre ; enfin, le pays est à nouveau en paix pendant un nombre variable d’années. Ce cycle apparaît six fois, signe que le peuple chute de façon répétée. Il se manifeste une dernière fois au premier verset de notre passage. Cependant, à l’inverse de ce qui se passait précédemment, nous remarquons qu’ici le peuple ne crie même plus à Dieu, ce qui est signe de la décadence spirituelle des Israélites.

Le livre des Juges ne va pas en progressant, au contraire. Ceci s’observe également à la manière dont les femmes y sont traitées. Au début, les femmes sont valorisées (Déborah, Yaël) mais, à la fin du livre, nous assistons à un épisode tragique ou l’épouse d’un lévite est violée et tuée. Dans notre passage, entre deux, nous ne connaissons même pas le nom de la femme de Manoah, pourtant personnage important du récit. Bref, à bien des égards, le tableau est plutôt sombre. Le peuple a perdu Dieu de vue.

En revanche, alors que l’appel au secours manque, Dieu va prendre lui-même l’initiative d’envoyer un libérateur : Samson. Ce dernier va commencer à délivrer Israël nous dit le verset 5. Samson restera donc un héros en demi-teinte : il ne fera que commencer à délivrer le peuple.

Ce peuple qui a perdu Dieu de vue, ne vous fait-il pas penser à notre société d’aujourd’hui où chacun fait ce qu’il veut ? Qui, parmi nos concitoyens, pense encore à crier à Dieu dans la détresse ?

Notre société prône le plaisir de consommer

Notre société prône le plaisir, notamment celui de consommer. Et quand vient le temps de se poser des questions sérieuses, nous sommes envahis de loisirs et de distractions en tout genre. Le temps continue à s’écouler, les années passent et nous en sommes au même point. La société nous propose toujours les mêmes réponses qui, pourtant, ne nous ont jamais aidés à avancer. Alors nous pouvons prendre la décision de ne pas suivre la société, d’essayer de l’analyser pour en subir le moins possible l’influence, essayer de marcher à contre-courant. Certains poissons, comme les saumons, y parviennent, mais, assurément, c’est un exercice très fatigant. De même, il est difficile de vivre dans le monde de façon critique, sans accepter ce que tout le monde accepte, sans adopter toutes les valeurs de nos concitoyens, sans toujours partager les mêmes centres d’intérêts ou les mêmes goûts. Et si personne ne fait appel à Dieu autour de nous, si même nous perdons ce réflexe parce que nous avons l’impression d’avoir tout ce dont nous avons besoin, comment pouvons-nous encore croire en lui et lui faire réellement confiance ? Bref, comment nous démarquer alors que nous sommes embarqués ? En fait, cela est impossible sans le concours de celui qui dirige l’Histoire.

Un couple qui a perdu Dieu de vue

Nous allons précisément nous focaliser sur un couple en particulier avec lequel Dieu va agir : Manoah et sa femme. Ainsi nous constaterons que l’attitude du peuple se retrouve chez ce couple qui a aussi perdu Dieu de vue.

Nous avons à faire ici à une scène d’annonciation (versets 2 à 5). Cependant, par rapport à d’autres épisodes semblables (par exemple l’annonce de la naissance de Samuel en 1S 1.9-20 ou celle de Jésus en Lc 1.26-56), certains éléments nous surprennent. Tout d’abord, il n’y a pas de demande d’enfant, Dieu prenant l’initiative. De plus, le couple n’exprime aucune joie, alors que la femme était jusque-là stérile. Il n’y a pas de reconnaissance non plus. Vraiment, ce couple est à l’image du peuple tout entier qui n’avait même pas demandé un sauveur à Dieu et qui ne s’attendait pas vraiment à son intervention. Ni Manoah ni sa femme ne manifestent de joie pour le cadeau qu’ils reçoivent. En revanche, ils se préoccupent des règles qu’ils devront observer (v. 8 et 12). Ils s’intéressent aussi à l’identité de l’ange, incertains de qui s’adresse à eux : la femme insiste lourdement sur cela, au verset 6 ; Manoah pose, lui, la question directement à l’ange au verset 17.

Dans le dialogue entre l’ange et Manoah, l’ange doit suggérer à son interlocuteur d’offrir un holocauste (v. 16). Notons l’ironie du récit : celui qui va pousser Manoah à remercier Dieu est précisément son messager. De plus, c’est seulement au moment de la disparition de l’ange que Manoah réalise que celui-ci était l’envoyé Dieu (v. 21). Paradoxalement, c’est quand l’ange n’est plus là que Manoah trouve une réponse à ses questions. Et nous trouvons là, dans le texte, la première émotion exprimée lorsque tous deux se jettent soudain face contre terre (v. 20). Crainte face à Dieu : Manoah croit même qu’il va mourir (v. 22). Il n’avait pas tout compris… Comme le lui fait sagement remarquer sa femme au v. 23, Dieu ne lui aurait pas fait voir toutes ces choses si c’était pour le faire mourir ensuite.

Pour résumer, le texte nous montre que le couple s’intéresse tant à l’identité de l’ange et aux responsabilités (les règles) qui découleront de cette annonce, qu’il en oublie la joie et la gratitude. Il faudra donc que l’ange les redirige pour qu’ils réalisent ce qui se passe et en viennent à la reconnaissance.

Ne sommes-nous pas parfois comme ce couple ? Ne nous arrive-t-il pas de manquer de reconnaissance envers Dieu ? En tout cas, on peut difficilement être reconnaissants envers Dieu si nous ne le reconnaissons pas dans ce qu’il fait. En ce sens, la question de l’identité n’est pas anodine. La reconnaissance de Dieu précède souvent la reconnaissance envers Dieu. Sachons donc discerner son action et apprenons à la vivre dans la reconnaissance. Ne nous arrive-t-il pas de manquer de reconnaissance envers Dieu ?

Ne nous arrive-t-il pas de manquer de reconnaissance envers Dieu ?

Imaginez que vous offrez des fleurs à quelqu’un. Quelle serait votre réaction si la personne qui les reçoit ne dit pas merci mais s’exclame : « Que vais-je bien pouvoir faire de ces fleurs, ça m’embête. Vite, il faut que je trouve un vase » ? Comment réagissons-nous au plus beau des cadeaux, la vie éternelle ? Nous attachons-nous d’abord à des règles à respecter en conséquence ? « Il me faut aller au culte, prier, lire la Bible, participer aux réunions d’Église, etc. » Ou bien la reconnaissance sous conduira-t-elle dans toutes ces choses ? Avec le temps, sommes-nous encore en mesure de vivre cette reconnaissance pour ce que Dieu a fait et fait encore ?

Nous pourrions comparer ce couple, Manoah et sa femme, à l’Église. Celle-ci vit au sein de notre société, mais possède quelque chose de plus : Dieu lui parle. Savons-nous reconnaître sa voix ? Mieux encore, l’Église a reçu un Fils, né non d’une femme stérile mais d’une vierge. Quel miracle extraordinaire ! Et ce Sauveur nous offre un salut parfait. Il ne fait pas que commencer à nous délivrer comme cela a été le cas de Samson. Le salut en Jésus-Christ est total. Quel espoir formidable pour nous ! Nous avons bien de quoi nous réjouir et espérer l’action de Dieu. Alors prenons garde de ne pas nous fondre dans la société au point d’en adopter les défauts. Comprenez-moi bien, il faut que l’Église soit intégrée dans la société mais sa spécificité est de garder les yeux fixés sur Jésus-Christ et non sur des règles ou des programmes. C’est dans la relation avec Dieu qu’elle espère son avenir.

 Un homme qui perd sa mission de vue

Si le peuple peut nous renvoyer à notre société, ce couple à l’Église, passons maintenant au plan personnel en évoquant la manière dont Samson vivra sa mission.

Certains ont perdu le sens de la mission de l’église.

J’attire votre attention sur un détail du texte. Lorsque la mère de Samson rapporte les paroles de l’ange à son mari au v. 7, elle ne mentionne pas la mission qui sera celle de Samson (à comparer avec le v. 5). Le nom même de Samson ne reflète rien de cette mission, de sa consécration à Dieu pour la délivrance du peuple. Son nom est dérivé du mot « shemesh » qui signifie soleil ; or le soleil était une divinité païenne. Samson devra néanmoins respecter des prescriptions durant toute sa vie, peut-être sans trop savoir pourquoi. Nous pouvons voir cela dans la suite du récit de ses aventures. Samson jouera avec les règles (notamment en mangeant le miel tiré d’une carcasse de lion et dans ses diverses fréquentations). Finalement, jouant encore avec quelque chose dont il ne réalise pas l’importance, il livrera son secret, causant ainsi sa perte. Tout, dans le texte, nous montre qu’il peine à prendre conscience du sens de sa vocation, même si Dieu l’utilise pour libérer son peuple. Même lorsqu’il combat contre les Philistins, il le fait bien souvent pour des raisons personnelles.

Si nous pouvons parfois penser que l’Église a perdu de vue le sens de sa mission, c’est avant tout parce que certains de ceux qui la composent ont perdu le sens de cette mission. Tout chrétien est missionnaire au sens où il est appelé à être témoin de Jésus-Christ. Bien sûr, il n’y a pas qu’une seule façon d’être témoin de Jésus-Christ. Il y aurait bien des choses à dire à ce sujet, mais j’aimerais citer deux éléments en lien avec notre texte. Tout d’abord concernant notre usage des dons de l’Esprit : à l’inverse de Samson qui avait reçu de Dieu la force physique et l’a utilisée pour sa propre renommée, nous devons exercer nos dons pour la gloire de Dieu. Ils ne sont pas à notre service, mais au sien. Ensuite à propos de l’éducation des enfants : Samson a peut-être respecté des règles toute sa vie sans même bien en connaître le sens. Dans notre rôle de parents ayant le souci de procurer une éducation chrétienne à nos enfants, nous devons être attentifs au risque de transmettre des règles sans le sens du salut. À quoi sert-il de respecter des règles ou des habitudes si celles-ci ne sont pas mises en lien avec une existence transformée par Jésus-Christ ? Demandons donc à Dieu la sagesse pour transmettre l’essentiel à nos enfants.

 Dieu qui continue à agir…

Manifestons ensemble l'amour de Dieu

Notre société ne sait pas qu’elle est perdue. La peur du jugement divin, du moins explicitement, a quasiment disparu. On se moque de l’enfer et on croit qu’on ira tous au paradis, comme le dit une célèbre chanson. À moins que l’on espère simplement le néant et l’absence de jugement… Au sein de cette société sans repères, l’Église demeure, comme une île au milieu de l’océan. L’Église est stable et demeure par la grâce de Dieu depuis des siècles. Elle est au bénéfice des promesses de Dieu en Jésus-Christ. Même si nous sommes quelques fois aveugles et sourds, Dieu continue à agir dans l’Histoire et à parler à travers sa Parole. Avons-nous bien conscience du besoin que nous avons de lui, du salut qu’il nous a offert, de sa grâce quotidienne ? Que le Seigneur nous aide à nous réjouir de ces choses et à réfléchir avec nos frères et sœurs à notre mission. Qu’il nous fasse la grâce de pouvoir la mettre en œuvre pour sa gloire. Ne présentons pas au monde des règles religieuses mais manifestons ensemble l’amour de Dieu, Dieu qui dans sa grâce agit même pour ceux qui ne l’attendaient plus. ■

Notes :

(*) Résumé en 2.6-19. Voir 3.7-11,12-15 ; 4.1-4 ; 6.1-8 ; 10.6-18.