Un vote chrétien ?
La prochaine élection présidentielle, en France, nous pose une question : qu’avons-nous à dire, du point de vue chrétien, sur la manière dont un pays doit être dirigé ? Point de vue.
À l’heure actuelle, des courants de pensée assez forts traversent notre société occidentale et les clivages sont nombreux qui opposent des avis plus tranchés les uns que les autres. Cela a peut-être bien toujours été, d’ailleurs, et c’est assez normal, du fait de la liberté dont nous jouissons. Passage en revue bref et incomplet : une préoccupation écologique sans précédent, une militance agressive pour la « liberté vaccinale », l’éternel débat sur l’immigration, la posture politicienne de l’islam radical, les nouveaux enjeux de la laïcité, l’essor des théories du genre, le féminisme et ses évolutions et, toujours et encore, la fragilité économique et la précarité…
La question du vote n’a, à vrai dire, pas vraiment de réponse directe de la Bible. Les chrétiens du Nouveau Testament ne votaient pas pour un quelconque « président de la République », et pour cause. Nous sommes en présence d’une question d’éthique sans réponse « biblique » simple et qui nécessite une réflexion, une mise en tension de différents éléments de théologie(1).
Ayons l’humilité de reconnaître que les Églises, y compris au sein des évangéliques, n’ont pas des positions uniformes sur tous les sujets que j’ai mentionnés. Cette diversité augmente si on élargit le cercle aux différentes confessions chrétiennes. Elle augmente aussi si on prend en considération plusieurs pays, chacun avec son histoire, sa culture, ses valeurs.
Voter pour Jésus ?
En matière politique peut-être encore moins qu’ailleurs, il n’existe donc pas un « vote chrétien » mais des votes chrétiens(1). Quelques idées simples tout d’abord.
Premièrement, nous ne votons pas pour Jésus ! Cette formule lapidaire signifie que le monde dans lequel nous vivons n’est pas l’Église ni un prolongement de celle-ci. Jésus avait bien dit (à Pilate, Jn 18.36) que son royaume n’était pas de ce monde. Il est normal que dans ce monde, des personnes n’aient pas notre foi, que des gens aient des choix éthiques différents des nôtres, qu’ils agissent sans tenir aucun compte d’une quelconque parole de Jésus, etc. Choisir un président de la République, ce n’est pas choisir un pasteur.
Deuxièmement – mais c’est la même idée – c’est pour une disposition de ce « monde » que nous votons. Or notre théologie affirme bien que ce monde est perverti et qu’il court à sa perte… Toutefois, dans cette même théologie, ce monde est aussi le lieu où Jésus nous « envoie » (Jn 17.18). Il nous y envoie pour que nous y soyons porteurs de l’Évangile, artisans de paix, acteurs et actrices du bien. Choisir un président de la République, c’est choisir, dans ce monde certes imparfait, ce qui nous semblera le plus juste et le mieux au service du bien que nous entendons y promouvoir.
Pas toujours les mêmes votes
Sous les différents régimes politiques des XIXe et XXe siècles (notamment la Restauration et le second Empire), les évangéliques avaient des « sympathies républicaines(2) », réclamant leur liberté de culte face au pouvoir oppressant monarchique. Apparaissaient aussi la conscience sociale, la lutte contre la précarité. Bref, les évangéliques étaient plutôt de gauche.
Après 1945, la menace monarchiste cédait la place à la menace communiste, athée. À cause de cela, les évangéliques sont devenus plutôt conservateurs. Au cours des années 70, la militance sociale s’est estompée, malgré le congrès de Lausanne, et les « accents principaux portent sur la morale familiale traditionnelle, la liberté religieuse, l’ordre ». Les évangéliques étaient alors plutôt de droite.
Les dernières décennies, après l’effondrement du régime soviétique, sont peut-être une époque de rééquilibrage. Tout en restant très sensibles aux questions de bioéthique, d’éthique sexuelle, mais peu à celles de l’écologie, les évangéliques reviennent aux préoccupations de justice sociale.
Ce bref résumé de l’article de Sébastien Fath montre une chose : les évangéliques de France n’ont pas toujours voté la même chose au cours de leur histoire.
Alors, comment voter ?
Votons ! La tentation serait grande de s’installer dans un positionnement critique du « monde » sans Dieu et de ne pas même y voter pour un quelconque candidat. On n’aura ainsi pas donné son suffrage à quelqu’un dont on pourra librement dénoncer telle position. Pourtant, voter est un devoir citoyen que nous impose la démocratie, qui, même imparfaite, reste la forme de société « la moins mauvaise que nous puissions imaginer(3) ».
« La moins mauvaise… » il y a des programmes politiques dont on ne veut vraiment pas. L’Histoire nous laisse des leçons douloureuses sur les extrêmes, de droite ou de gauche. Elle nous apprend que les votes de colère ou de peur ne conduisent ni à l’apaisement ni à la sécurité(4).
Il nous faut discerner ce qui prime dans notre conscience chrétienne. C’est là que tout se joue ! Revenir sur le mariage homosexuel ? Préserver notre pays contre une immigration « islamisante » ? Prôner le nucléaire ou le proscrire ? Lutter contre les inégalités sociales ? Préserver une « identité chrétienne » ? Prendre ses distances quant aux théories du genre ? Etre sensible à la bioéthique ? Prôner l’accueil des migrants ? Protéger vraiment l’environnement ? Promouvoir une économie florissante ? Voter pour une femme, un homme ? Voter pour un candidat qui se dit « chrétien » ? Défendre les droits humains et la liberté ? Vouloir un pays en paix et en sécurité ?
Je ne donnerai pas de consigne de vote. La loi d’août 2021 le proscrit d’ailleurs(5). Prenons simplement garde au « risque de se décider sur un seul critère », car « il est rare que nous partagions toutes les options d’un parti ou d’un candidat. » Et « il ne faudrait pas qu’une conviction forte ou qu’un engagement dans un domaine nous rende aveugles au reste de la réalité(6). » C’est le discernement de chacun qui s’exerce, dans la liberté, sachant que dans nos Églises, il n’existe pas la « pensée unique » et c’est très bien. De ce fait, des opinions peuvent diverger et il ne faudrait pas qu’elles fractionnent notre fraternité. Un vrai défi, à vrai dire, tant les enjeux politiques sont aigus.
(1) Nicolas Farelly passe en revue le matériau biblique, « Le rapport des chrétiens aux autorités politiques selon le Nouveau Testament », in La politique, parlons-en, éclairages et débats en Église (sous la direction de Even Van de Poll, Les Cahiers de l’Ecole pastorale, 2017), p. 17-28.
(2) Sébastien Fath, « Les évangéliques français et la politique, aperçu historique », in Christianisme et politique, quelle place pour l’église dans le débat politique (Empreinte, 2007), p. 63.
(3) Louis Schweitzer, « Quelques remarques en période électorale », in La Politique, parlons-en !, p. 178.
(4) « Lettre ouverte à nos frères et sœurs évangéliques qui votent Front national », Commission d’éthique protestante évangélique, In La politique, parlons-en !, p. 195 et s.
(5) Loi confortant le respect des principes de la République, 24 août 2021 : « Il est également interdit d'y afficher, d'y distribuer ou d'y diffuser de la propagande électorale, que ce soit celle d'un candidat ou d'un élu. » (articles 74 et 84).
(6) Louis Schweitzer, p. 179.