Auteur :
Édouard Nelson
Pasteur, Église protestante évangélique des Ternes, Paris.
Paru dans :
Lien fraternel de octobre 2019 (n° 95/10)
Rubrique :
À Bible ouverte
Mots-clés :
 

Où est Dieu ?

Personne n’aime souffrir. Mais à l’évidence, ce qui est pire encore que de souffrir, c’est de souffrir seul. Personne avec qui partager, personne qui exprime de l’amour ou de la solidarité, personne pour vous tenir la main. Même sans souffrance physique, la solitude et l’isolement sont une douleur pour l’être humain. À l’inverse, être bien entouré, avoir le soutien et l’amour des autres, est un réconfort puissant, quand bien même on serait dans une situation autrement « insupportable ».

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Le psaume 22 s’inscrit parmi une série de psaumes royaux. Pour les psaumes 20, 21 et 24 c’est évident. Même le bien connu psaume 23, « l’Éternel est mon berger », s’inspire de l’image du roi-berger et laisse voir comment David, conscient de son rôle de berger du peuple, se repose sur son Roi-Berger éternel pour le conduire. Ce contexte dans le psautier, avec son attribution à David, me laisse penser que le juste qui souffre et se sent abandonné dans ce psaume 22 est un roi, ou une figure royale.

Ce juste se sent abandonné par le Dieu saint, le Sauveur du passé, le Dieu qui prenait soin de lui, et il exprime toute sa souffrance. Et Dieu répond. Nous verrons comment ce psaume, qui commence par des mots dramatiques, se termine dans un appel à la louange de toutes les nations, dans toutes les générations.

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Le juste abandonné (v. 1-9)

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Le verset 1 du psaume fait partie des textes qui ont marqué l’histoire de l’humanité. Un cri d’abandon, de déréliction. Le cri du cœur d’un homme juste qui se sent abandonné, dont la détresse terrible est encore amplifiée par la solitude. On peut tous comprendre au moins un peu cette tristesse. Être abandonné par un ami, de la famille, ou même par Dieu pourrait-on parfois penser, fait partie de nos souffrances, de nos cauchemars.

Dans les premiers versets, ce n’est pas l’absence d’amis humains, de famille, qui fait souffrir l’auteur de ce cri, mais l’absence apparente de son Dieu. « Mon Dieu, mon Dieu » : malgré la gravité de sa souffrance, c’est bien à son Dieu qu’il crie. Son Dieu qu’il connaît, à qui il appartient, de qui il se réclame. On voit ici que son sentiment d’abandon et sa tristesse bouleversante ne changent pas sa situation spirituelle : il est, avant tout, un croyant qui vit sa vie, le meilleur comme le pire, devant et avec son Dieu.

Mais cette déréliction lui est incompréhensible : nuit et jour il crie sans entendre de réponse (v. 3). Pourtant, l’Éternel est un Dieu saint, moralement parfait, entouré des louanges, des célébrations d’un peuple qui connaît un Dieu sans faille (v. 4). Ce silence est incompréhensible. Ce Dieu n’a-t-il pas toujours été par le passé le Sauveur de son peuple ? L’a-t-il jamais déçu ?

À cet apparent abandon divin, s’ajoute le mépris humain à partir du v. 7. Le juste est victime de moqueries. Même sa relation avec Dieu est tournée en dérision (v. 9). Des paroles qui retournent le couteau dans la plaie.

« Où est Dieu ? » Le psaume 22 pose cette question bouleversante. Et vous savez probablement qu’il le fait de manière prophétique, pointant vers un jour où, bien plus tard, ces paroles trouveront leur accomplissement, leur pleine vérité, manifestant tout leur éclat.

Mais avant de méditer sur le devenir de ces mots, évoquons un autre regard, plus contemporain, sur cette question de l’absence de Dieu. Elie Wiesel, survivant de la Shoah et écrivain, décédé en 2016, est connu pour son livre La nuit. À un moment de ce livre, le narrateur, dans le camp de concentration de Buchenwald, est contraint d’observer un petit garçon de douze ans qui meurt lentement, pendu à une potence. « Derrière moi, j’entendis le même homme demander : "Où donc est Dieu ?" Et je sentais en moi une voix qui lui répondait : "Où Il est ? Le voici – Il est pendu ici, à cette potence." »

Wiesel a écrit plus tard, dans Tous les fleuves vont à la mer, le premier tome de ses mémoires : « Les théoriciens de "la mort de Dieu" ont fait abusivement référence à mes propos pour justifier leur refus de la foi. Or, si Nietzsche pouvait crier au vieillard de la forêt : "Dieu est mort", le Juif en moi ne le peut pas. Je n’ai jamais renié ma foi en Dieu [...], j’ai protesté contre Son silence, parfois contre Son absence, mais ma colère s’élevait à l’intérieur de la foi, non au-dehors. »

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Voici une colère qui s’élève à l’intérieur de la foi. Le juste abandonné ne comprend pas, il est en colère, mais il exprime sa colère à Dieu. Il parle à son Dieu de cet abandon incompréhensible.

L’intimité tant désirée (v. 10-22)

Pourquoi cet abandon est-il si insupportable ? Car ce juste aime son Dieu créateur, le Dieu qui a toujours pris soin de lui, ce Dieu proche, son ami intime (v. 10-12, 20). Le psalmiste se plaint d’ennemis forts comme des taureaux, le plus fort des animaux domestiques, et dangereux comme un lion, le roi des animaux sauvages (v. 13-14). La multiplicité de ses adversaires est encore exprimée par l’image d’une meute de chiens (v. 21).

Ces versets 10 à 22 alternent entre les images bestiales et les appels à ce Dieu qui était autrefois proche. Au centre de cette section, l’auteur décrit les symptômes physiques de sa souffrance (v. 15-16). Il s’épuise, et il souffre de soif extrême. Son vécu s’apparente à celui d’un homme qui meurt d’asphyxie. Pourtant, il affirme encore la souveraineté de Dieu sur sa situation : « Tu me réduis à la poussière de la mort » (v. 16).

Ses mains et ses pieds sont percés, et ses bourreaux se partagent ses vêtements (v. 17, 19). Le vêtement d’un homme pouvait être toute sa fortune à cette époque. Tout ce qu’il a de valeur est pris par ses bourreaux. Celui qui a connu l’intimité avec son Dieu vit un abandon absolu, jusqu’à tout perdre, même la vie (v. 21). Mais même au sein de sa détresse, ce juste se souvient de l’identité de son Dieu, sa force (v. 20), alors que le voici sans force.

Nous ne savons pas ce que nous avons jusqu’à ce que cela nous soit enlevé. Dans ce psaume, c’est la présence passée de Dieu qui rend insupportable son absence. Lorsque l’on vit un deuil, c’est en particulier la proximité perdue qui rend l’absence pénible. Si un homme que je ne connais pas meurt, cela ne me touchera pas comme si un cher ami ou un parent s’en allait. Ce qui fait souffrir dans l’absence, c’est la disparition de l’intimité que l’on connaissait, de la présence qui nous était chère. Le juste ici souffre car c’est son Dieu, ce Dieu qu’il connaît, qui est aux abonnés absents.

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Et puis au v. 22, se produit un tournant, un revirement inexpliqué, inexplicable. Alors qu’il est réduit à la poussière de la mort, d’un coup la situation bascule, d’un mot en hébreu : « Tu m’as répondu. »

La louange dans l’assemblée (v. 23-31)

Dieu répond soudainement, la situation bascule et c’est la fête (v. 23-27) ! Apparemment, un festival national, le peuple réuni au grand complet. La réponse de Dieu au juste abandonné semble prendre une envergure nationale, ce qui est cohérent avec une lecture « royale » du psaume (v. 28-30). Sans cela, la grandeur de la fête qui suit semble disproportionnée : pourquoi la délivrance d’un seul homme mériterait-elle une telle célébration ? Mais les choses vont encore plus loin et semblent prendre une dimension internationale.

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De manière mystérieuse, cette réponse à la prière ouvre la porte à une bénédiction inouïe : les malheureux mangeront et seront rassasiés, ceux qui cherchent le Seigneur le célébreront (v. 27). Et même tous les « grands » de la terre rejoignent les humbles pour manger, et adorer Dieu (v. 30). Même, mystérieusement, « ceux qui ne peuvent pas conserver leur vie » (v. 30). La louange qui s’étend du juste à l’assemblée, au peuple, aux malheureux, puis à tous les peuples, les nations, puis aux grands de la terre, et enfin s’amplifie encore à travers les générations (v. 31-32). Les cercles concentriques s’élargissent, comme les ondulations de l’eau lorsque l’on jette un caillou dans un étang. La bénédiction atteint même les générations futures qui n’ont pas connu le juste abandonné mais qui bénéficient, étonnamment, de la réponse de Dieu à sa prière. On annoncera au peuple à naître : « il l’a fait ! » Il a secouru le juste, et les multitudes s’en réjouissent.

Tout cela est réjouissant mais peut paraître incompréhensible, presque autant que l’abandon du juste par un Dieu saint, si proche de lui par le passé. Pour expliquer un tel impact national, international, et au-delà des limites des générations, il faudrait un événement exceptionnel.

Pensons au film La liste de Schindler, si émouvant. À la fin du film, il y a une scène magnifique : les vrais survivants juifs encore en vie grâce à Schindler sont rassemblés autour du tombeau de Schindler avec les acteurs qui ont joué dans le film. L’action de Schindler, magnifique en elle-même, a porté des fruits au-delà de sa seule génération. Dans un sens bien réel, les générations suivantes profitent des suites de ces événements.

Dans le psaume 22, les bienfaits sont plus larges et profonds encore. Ce sont toutes les familles des nations qui se prosternent, les malheureux qui mangent et sont rassasiés. Même ceux dont la vie semblait perdue trouvent un espoir. L’action de l’Éternel en faveur du juste abandonné, sa réponse à sa prière désespérée, engendre une plénitude et une joie pour des foules de personnes. Pas simplement à une période donnée, mais pour des générations multiples.

Que votre cœur vive à perpétuité…

« Que votre cœur vive à perpétuité. » (v. 27). Voilà un souhait étonnant. N’y a-t-il là qu’un vœu pieux, une simple expression d’amour fraternel ? Ou faut-il y voir une réalité qui découlerait de l’action de Dieu dans la vie d’un juste abandonné ? Au-delà de la joie qui émane de la deuxième moitié du psaume, une vie éternelle est-elle envisageable pour des malheureux, les petits de ce monde, comme pour les grands, au-delà de la poussière de la mort ?

« Eli eli lama sabachthani. » (Mt 27.46 ; Mc 15.34). « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Quand Jésus cite l’Écriture, c’est pour l’accomplir, la mener à son but parfait, lui donner la plénitude de son sens. Pour les auteurs du Nouveau Testament, il n’y pas de doute à avoir : ce psaume annonce la souffrance, l’abandon, la mort d’un homme juste, intime du Dieu vivant, qui, par la suite, annoncera le nom de Dieu, sa personne, à l’assemblée du peuple de Dieu.

Dans ce cri déchirant poussé à la Croix, Jésus parle autant des sentiments bouleversants qui le traversaient dans ce terrible moment que de sa confiance dans le Dieu qui avait inspiré le psaume 22. L’existence de l’Église, cette foule assemblée dans le monde entier qui proclame Jésus-Christ mort et ressuscité, est un accomplissement direct du v. 31 de notre psaume. Nous sommes la génération future qui annonce la justice de Dieu. Oui, « Il l’a fait » ! Il a répondu au cri de son juste éprouvant la détresse de l’abandon. Et cela change tout.

Dieu a libéré Jésus de la mort, et le cours de l’histoire en a été bousculé. C’est Jésus qui a pris sur lui tout l’abandon que nous méritons dans notre injustice quotidienne. Mon impatience, ma colère, mes mensonges, nos vies ne méritent pas l’amour de Dieu, mais son jugement. Mais il a choisi d’aimer en portant notre condamnation lui-même en la personne de son roi juste, le Messie. Le Vendredi saint, il y a deux mille ans, le cri d’abandon de Jésus à la Croix était ce dont nous avions besoin : celui qui connaît l’intimité la plus grande avec Dieu souffre dans l’isolement afin qu’un peuple nombreux n’ait plus jamais à connaître l’abandon. Il a vécu la vie que nous devrions vivre. Il a subi la mort que nous devrions subir. Il a remporté la victoire que nous ne pouvions remporter.

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Et Dieu a tout annoncé d’avance : les moqueries, les souffrances d’un homme qui meurt asphyxié, avec ses mains et pieds percés, les soldats qui tirent au sort son habit. Quelle extraordinaire puissance que celle de celui qui peut prédire toutes ces choses des siècles avant qu’elles n’arrivent. Et, au-delà de la poussière de la mort, Dieu a annoncé une réponse fracassante à cette prière : « Tu m’as répondu ! »

Plus besoin de craindre l’abandon, cette peur enracinée dans nos cœurs depuis des millénaires. Nous passons assurément par bien des souffrances, bien des douleurs, mais nous ne sommes plus jamais seuls. Même s’il ne répond pas dans les temps que nous imaginons, Dieu entend nos cris de détresse. La Bible nous donne la certitude que Jésus ayant souffert cet abandon, si je m’accroche à lui, rien ne peut me séparer de l’amour de Dieu. Il ne peut pas y avoir d’abandon divin envers moi.

Les peuples et les hommes ont vécu bien des délivrances au cours de l’histoire, mais la seule délivrance qui explique le psaume 22, c’est celle qui a été accomplie en Jésus, par sa mort et sa résurrection. La promesse que nous avons en Jésus c’est qu’« Il l’a fait ». Votre cœur peut donc vivre à perpétuité, pas dans un poème, mais réellement, même physiquement, avec le roi vainqueur. Il a subi l’abandon le plus total afin que nous connaissions en lui l’intimité la plus bouleversante avec notre Dieu, et cela à jamais.

« Lui qui n’a pas épargné son propre Fils mais l’a donné pour nous tous, comment ne nous accorderait-il pas aussi tout avec lui ? […] J’ai l’assurance que ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. » (Rm 8.32, 38-39). ■

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