PAR : Nordine Salmi
Pasteur à la retraite, Église protestante baptiste de Thonon-les-Bains

Article paru dans :
Rubrique :
Société
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Pourquoi, à chaque élection présidentielle, ai-je le sentiment d’être étranger dans le pays que j’aime, dans lequel j’ai grandi et que j’ai pleinement adopté ? Pourquoi ces discours sur l’émigration me renvoient-il à chaque fois, un peu plus, dans mon pays d’origine ? Un peu comme des parents qui rappelleraient, à chaque anniversaire de leur enfant adoptif, qu’il vient d’ailleurs, qu’il n’est pas de leur sang.

Alors, malgré moi, surgissent des photos enfouies dans la mémoire de mes vieux albums. La photo d’un bistrot dans lequel, il y a très longtemps, le patron n’a pas voulu me servir. Celle de la préfecture dans laquelle je me rendais tous les cinq ans pour renouveler ma carte de résident. La photo de ces fonctionnaires s’amusant à nous humilier, tutoyant les personnes âgées. Nos pères baissaient les yeux, se taisaient devant le mépris des fonctionnaires, de peur de ne pas obtenir leurs papiers. La photo la plus douloureuse pour moi est sans doute celle d’un responsable douanier obligeant ma femme, enceinte de huit mois, à rester debout dans une salle d’attente pendant une heure et demie (montre en main), le temps de contrôler notre identité. Son tort ? Avoir épousé un Nord-Africain ! Et que penser de ce cliché pris dans la voiture d’un TGV où j’avais pris place ? Parmi la centaine de passagers, j’ai été le seul à être contrôlé. Que peut-on ressentir à cet instant, sinon de l’humiliation ?

Homme au bord d'une plage

Je n’ai jamais habité les banlieues sensibles. Les vêtements que je porte ont toujours été ce qu’il y a de plus occidental. Je parle le français depuis toujours, tout aussi correctement que la moyenne des français, avec peut-être, ici ou là, une pointe d’accent savoyard. J’ai comme seul signe distinctif, ma couleur de peau.

Je vous parle d’une époque lointaine, celle où l’islamisme n’existait pas. Le hijab n’avait pas fait son apparition. Personne ne revendiquait la construction d’une mosquée. Et pourtant, j’étais déjà refoulé, d’un doigt toujours pointé vers mon pays d’origine, comme pour m’en indiquer la direction.

Je m’arrête là, de peur de retrouver les photos de mon père, travailleur infatigable, humilié, viré de son logement avec sa femme et ses quatre enfants, sans aucun endroit où aller... Son crime ? Oser, en tant qu’émigré, demander une augmentation à son patron, propriétaire de l’appartement. Je revois la photo de ma mère me tenant la main, pour me calmer. J’avais cinq ans. Un paysan nous a ouvert la porte… de son étable pour y passer la nuit.

Bien sûr, je garde précieusement la quantité d’albums où s’affichent tous ces amis, français de « souche », qui nous ont accueillis avec une générosité incroyable. Ces compagnons de route sont nombreux. Ce sont eux qui m’ont fait oublier ces moments difficiles et tellement humiliants. Ce sont eux qui m’ont aidé à faire de ce pays d’accueil, mon pays de cœur. Aurais-je pu, sans eux, ne pas basculer dans un repli identitaire ? M’auto-assigner à résidence dans ma communauté d’origine ?...

J’ai bien conscience des dangers mortifères d’un islamisme politique et de la volonté hégémonique de certains courants de l’islam, de lois inacceptables que font régner certains caïds, déguisés en imams. S’il faut être intraitable avec ces courants radicaux, est-il indispensable de manifester une brutalité verbale inouïe à l’égard des immigrés pour les donner en pâture aux instincts les plus vils, en laissant croire que « la saloperie » a une religion, une origine géographique, une couleur de peau ?

Je pourrais ressortir d’autres albums dévoilant que la loi du viol s’impose dans des écoles les plus prestigieuses de la République, et l’inceste dans le silence assourdissant de familles bourgeoises bien françaises. Et que dire de la polygamie non assumée de notables bien de chez nous, et de toute cette frange des quartiers huppés des villes de l’hexagone qui, par leur consommation régulière de stupéfiants, nourrit des trafics en tous genres ?

L’immigration a toujours eu bon dos ! Elle est le défouloir facile de bien des frustrations et de bien des fantasmes. Ces discours actuels, aux raccourcis sidérants, biaisés par l’appât du pouvoir, animés par une colère irrationnelle qui engendre la violence, font remonter à la surface de ma conscience des clichés que j’aurais préféré oublier. Ils drainent dans leur sillage tout ce qu’il y a de plus nauséabond, et font ressurgir d’autres photos que je pensais ne jamais devoir exhumer.

Bon, il est temps de prendre la « pause » !

Article paru dans :

mars 2022

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