Auteur : Thierry Huser
Président du conseil de l’Association baptiste, membre du comité de rédaction, pasteur, Église du Tabernacle, Paris
Paru dans le Lien fraternel de janvier 2016 (n° 91/01)
Rubrique : À Bible ouverte
Mots-clés : paix justice semer

Les vœux de paix font partie des « grands classiques » de la nouvelle année. La paix, qui n’y aspire pas ? Nous la désirons tous, nous en avons besoin. Qu’elle nous manque, et notre vie s’oppresse soudain.

« Heureux les artisans de paix... ils seront appelés fils de Dieu. » Cette parole de Jésus (Mt 5.9) nous invite à nous engager en faveur de la paix. Certaines collines ont un côté à la pente douce et verdoyante et un autre beaucoup plus escarpé. La paix que l’on se souhaite est du côté tout en douceur. La paix qu’il faut construire est sur l’autre versant, plus exigeant. C’est celui que Jésus nous propose. Mais Jésus nous dit : « Heureux ! » les artisans de paix. Nous n’avons pas à redouter le côté pentu qui nous est proposé.

Œuvrer pour la paix

« Artisans de paix »... Littéralement, c’est : les « faiseurs de paix ». On trouve le même genre de mot pour décrire le métier de l’apôtre Paul, « faiseur de tentes ». L’idée d’un travail est donc présente.

S’impliquer

On imagine parfois ceux qui « procurent la paix » comme des gens qui « diffusent la paix » autour d’eux, par leur seule présence, par leur seule qualité d’être.

Dans son livre Le parfum, Patrick Süskind raconte l’histoire de Jean-Baptiste Grenouille, enfant abandonné et solitaire, à l’odorat phénoménal. Il excelle, chez plusieurs maîtres parfumeurs mais, toute sa vie durant, il cherche à isoler l’essence parfumée qui diffusera la vie, le bonheur et la joie. Par des moyens très particuliers, il y parvient. Qu’il mette quelques gouttes de ce parfum, tout le monde se pâme de joie et de bonheur à son passage ! C’est ainsi que l’on imagine, parfois, ce qu’est « procurer la paix » : être quelqu’un qui irradie tellement la paix qu’elle est communicative, irrésistible.

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Jésus, lui, nous invite à être « faiseurs de paix » dans un sens beaucoup plus « artisanal », où l’on retrousse les manches en faveur de la paix. Le « faiseur de paix » travaille à la paix, façonne la paix. Il lui consacre de l’énergie, de l’attention, des efforts, de la réflexion. Il doit aussi tenir compte de la réalité qui l’entoure, des personnes, des situations : nouer ensemble plusieurs brins de paix, favoriser des espaces pour la paix. On ne diffuse pas la paix, comme par enchantement. Il faut y travailler.

Persévérer

D’autres verbes sont employés dans la Bible, en relation avec la paix. Le Psaume 34 parle de « rechercher la paix » et de la « poursuivre ».

« Rechercher » la paix, dans le contexte, exprime la vigilance à mettre en œuvre en situation concrète. Tant d’attitudes nous viennent naturellement, qui produisent le contraire de la paix. Le psaume parle de la langue qui dit du mal des autres. Des lèvres qui profèrent le mensonge. « Rechercher la paix », dans ce contexte, c’est veiller, encore et encore, à avoir les bonnes attitudes, qui favoriseront la paix.

« Poursuivre » la paix, ne signifie pas courir après elle sans jamais pouvoir l’atteindre. C’est plutôt persévérer sur la voie de la paix, même si les circonstances ne sont pas favorables. Le psaume 34 renvoie à la période de la vie de David où il a été injustement chassé et traqué par Saül. Pendant tout ce temps, il a « poursuivi la paix », il a persévéré, envers et contre tout, sur la voie de la paix. Deux fois, il a épargné Saül, alors qu’il aurait pu se venger et qu’on le pressait de le faire. Il est resté droit, en paroles et en actes.

Cela nous rappelle que la paix est fragile. Une parole blessante peut fissurer, en un mot, une harmonie patiemment construite. Un mensonge, une trahison, peuvent détruire, en une fois, une relation de confiance. La paix est une fleur magnifique mais délicate. Il faut la préserver. Être artisan de paix, c’est y veiller encore et toujours.

Semer

Un autre verbe employé en relation avec la paix est le verbe « semer ». « Le fruit de la justice est semé dans la paix par les artisans de paix. » (Jc 3.18).

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Ce verset rappelle qu’on ne peut pas séparer la paix de la justice. Par « justice », on entend ici une attitude en accord avec ce que Dieu demande. Jacques vient de parler de la sagesse selon Dieu qui est « modérée, conciliante, pleine de miséricorde et de bons fruits, sans partialité, sans hypocrisie ». C’est ce fruit de la justice que les artisans de paix « sèment dans la paix », pour produire la paix.

Cette image des semailles dit que la paix sera le fruit de ce que chacun y apporte. Une relation riche de plusieurs qualités permettra une paix de belle qualité, une harmonie forte et bienfaisante. Une relation bricolée superficiellement conduira à une paix superficielle, à bon marché. Être artisan de paix, c’est veiller à la qualité de ce que nous « semons ». La paix, pour donner toutes ses senteurs, a besoin de bonté, de sincérité, de modération dans les jugements, de vérité, d’équité.

La paix, au sens biblique, n’est pas simplement l’absence de conflits. On peut éviter les conflits en s’ignorant ou en s’inspirant mutuellement de la crainte. La paix que nous sommes invités à développer est le fruit d’une relation dans laquelle nous sèmerons aussi richement que possible, pour produire un beau fruit.

L’image des semailles parle, aussi, de fragilité. Tout ce que l’on sème n’aboutit pas. Il y a parfois des échecs, des richesses piétinées. Être artisan de paix, c’est oser encore semer là où il y a déjà eu des dégâts. C’est le faire avec espérance, même si l’on tremble un peu.

Résolutions de paix

Jésus n’a pas restreint le champ de son invitation. Elle s’applique à toutes nos relations mais elle se traduira différemment, selon le degré d’harmonie.

Situations

Je suis appelé à être « artisan de paix » là où il n’y a pas de conflit. J’aurai alors le souci de préserver la paix. J’essayerai de régler aussi vite que possible les situations qui pourraient engendrer des conflits, je travaillerai à l’approfondissement et à la consolidation de relations de confiance et de vérité. Il vaut la peine d’y veiller, car les relations sont encore intactes. On est alors sur le versant le plus agréable de la paix : on y travaille tout en profitant de ce qu’elle nous apporte.

Viennent ensuite les situations déjà abîmées par le mal ou le conflit. Il devient alors très exigeant d’être artisan de paix. Si l’on est soi-même partie prenante dans la difficulté relationnelle, il faut beaucoup d’humilité, de clairvoyance sur soi-même et d’honnêteté. Être artisan de paix pourra signifier faire le premier pas vers l’autre, s’exposer un peu. Cependant on gardera le souci de la justice et de l’équité : il ne s’agit pas, au nom de la paix, d’accepter n’importe quoi. Si l’on est dans la position de celui qui aide d’autres à se réconcilier, il faut savoir que c’est une tâche difficile, qui demande beaucoup de tact, de réflexion, de persévérance. Il faut se préparer à reprendre l’ouvrage à plusieurs reprises. On est sur la pente exigeante de la paix, celle qui demande des efforts. Les victoires sont d’autant plus belles.

Quelles résolutions concrètes peuvent découler de cette invitation de Jésus ? Je vous en propose trois.

L’humilité

La première est d’accepter que notre rôle, dans les relations que nous établissons, est celui de l’humble artisan, jour après jour. Nous n’avons pas à nous rêver d’être comme le pacificateur ou le réconciliateur universel. Notre place est celle de l’humble artisan, là où nous nous trouvons. Prendre ce texte au sérieux nous amènera, de temps en temps, à nous arrêter pour faire le point : « En quoi ai-je été constructif ? Où ai-je manqué ? Qu’y aurait-il à réparer ? Où pourrait-on avancer encore ? »

Constance

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Une deuxième résolution serait celle de la constance. Une pensée peut nous y aider. C’est une réflexion assez remarquable du chanteur de reggae Bob Marley. Deux jours avant un concert pour la paix qu’il devait donner en Jamaïque, il avait été victime d’une tentative d’assassinat par un groupe d’extrémistes : une balle dans un bras, une dans la poitrine, cinq dans la cuisse. Le jour du concert, il est présent. On lui demande pourquoi. Il répond : « Les personnes qui veulent rendre le monde encore plus mauvais qu’il n’est déjà ne prennent jamais de congé. Pourquoi en prendrai-je ? » Nous sommes témoins, chaque jour, des forces qui sabordent ou fragilisent la paix. « Pas de congé », c’est vrai. Opposons à cela la résistance d’une patience à construire et à consolider la paix.

Vigilance

Une troisième résolution serait de veiller sur ce que nous sommes. On ne saurait offrir ce que l’on ne possède pas soi-même. Nous ne pourrons travailler à la paix que si nous sommes pacifiés intérieurement. Jésus, notre paix, nous donne cette paix en restaurant l’harmonie avec notre créateur. En cultivant la communion avec Dieu, sa présence devient en nous source de paix et force pour la paix. En laissant Dieu nous travailler intérieurement, nous recevons, comme fruit de l’Esprit, des ressources nouvelles pour nous permettre d’être artisans de paix

Notre motivation

Qu’est-ce qui peut nous motiver dans cette voie de la paix ? Il y a, bien sûr, les fruits de la paix, le bonheur des relations où règnent l’harmonie et la confiance. Il vaut la peine d’y travailler.

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Toutefois, Jésus nous oriente vers une autre perspective : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. » Jésus, ici, s’adresse à ceux qui sont déjà ses disciples. Ils sont déjà appelés « fils » et « filles » du Seigneur par leur foi personnelle en lui. Jésus vise donc, ici, bien plus la ressemblance, la réalisation de notre vocation de fils, la participation à l’œuvre de notre Père : vous serez comme des fils et des filles, œuvrant à ses côtés, participant à ses projets de paix. Vous pourrez devenir les mains de Dieu dans ce monde, pour apporter la paix. Votre œuvre de paix ne sera jamais une œuvre solitaire mais une connivence avec le Dieu de paix, une œuvre à ses côtés, où vous ferez sa joie.

Jésus, le Fils Unique du Père, en venant vers nous, a été l’Artisan de Paix au sens le plus plein du terme. Il est l’artisan de notre salut. Il a établi un pont sur le plus effrayant abîme, celui qui nous séparait de Dieu. Il a fait le premier pas. Il a surmonté l’inimitié pour nous réconcilier avec Dieu. Il a tout pris sur lui pour rendre la relation possible. Il est notre paix. Nous qui étions loin, nous pouvons désormais devenir proches. L’harmonie avec Dieu est possible, elle nous est donnée, renouvelée.

En Jésus-Christ, mort et ressuscité, Dieu nous a montré à quel point il veut être notre paix. Celle-ci englobe la vie présente et la vie éternelle. Car le jour où le Seigneur fera toute chose nouvelle, il créera la paix et l’harmonie, en abondance : « Voici que je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve, et la gloire des nations comme un torrent… Comme un homme que sa mère console, ainsi moi je vous consolerai… Oui, vous serez consolés, vous le verrez, et votre cœur sera dans la joie. » (Es 66.12-14).

Dieu parle de paix à ceux qui l’aiment. Un jour, la justice et la paix s’embrasseront, la vérité germera de la terre (Ps 85.11). En attendant, et dans cette perspective, « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu ». ■